« Wikitractatus » d’André Ourednik

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À la personne qui me demandait dernièrement si je parle aussi des OVNI littéraires, je pourrai désormais répondre OUI. Pour preuve, ce livre-monde, ce livre-objet, pour ne pas le citer : le Wikitractatus. Grâce au « pédia », tout le monde sait désormais ce qu’est un wiki. L’idée de collaboration se retrouve ici à une échelle de définitions. Chaque entrée renvoie à d’autres mots, et ce qui ressemble à un dictionnaire mais qui n’en est pas un prend vite la forme d’un labyrinthe où il fait bon se perdre. Ouvrage un peu fou écrit par un jeune homme qui ne semble pas l’être, le Wikitractatus est en tous les cas un sacré pari, soutenu avec brio par la très jolie maison d’édition Hélice Hélas.

253 FOULE
Un million de génies incompris, âmes d’élection sans exception, qui s’acheminent avec leurs fantasmes vers la mort.
(211 – 158 – 421)

N’allez pas croire qu’André Ourednik se contente d’un concept. Celui-ci n’est que l’expression d’un cheminement de pensées, qui justement s’intéresse… au cheminement des pensées. Comme il nous l’explique dans une sorte de préface qui trouve sa place au milieu du livre (tiens donc), l’auteur nous démontre une nouvelle fois qu’il est intelligent, voire intellectuel, et qu’il existe puisqu’il cogite (désolée) le monde qui l’entoure. Qu’est-ce que le savoir, et donc le pouvoir, aujourd’hui ? À une époque où toutes les connaissances sont accessibles d’un seul clic sur Internet, qui peut encore se prétendre être expert en quoi que ce soit ? André Ourednik part de l’idée que rien ne précède le choix de connaître, mais que ce choix peut ensuite être oblitéré par un récit qui impose de le suivre, de chapitre en chapitre, de nœud en nœud, de concept en concept. Le Wikitractatus laisse – lui – la liberté au lecteur de choisir les fils qu’il décide de nouer. L’écriture prend alors la forme d’un écheveau. Mais laissons la parole à l’auteur :

Au lieu de proposer une suite d’idées agencées de manière sérielle, j’ai voulu présenter une pensée sous forme de réseau de concepts. Cela m’évite, je crois, plusieurs pièges de l’écriture sérielle. Dans une telle écriture, par exemple, il est parfois difficile de déceler quelle part de l’argument relève du simple effet collatéral de l’enchainement des arguments, quelle part de l’écrit a servi à coller les morceaux, et quelle part d’aléatoire il y a dans leur ordre de précédence, c’est-à-dire dans la mise en relation des causes et des effets, des conclusions et des prémisses. Une écriture sérielle brouille les lien entre les concepts et dissout leur tension dans le flux berçant du récit. Elle force le philosophe à lisser sa pensée en vue de sa sérialisation. Le fait qu’elle possède un début et une fin, aussi, génère l’illusion d’une complétude, d’un parachèvement. Un livre sériel cherche à conserver son lecteur sur toute sa durée. Il ne se laisse pas entrer par n’importe quel bout, et il faut attendre sa conclusion pour en sortir. Un tel livre ressemble davantage à une rampe de lancement qu’à un itinéraire. Tout cela, j’ai voulu l’éviter.

Les férus de littérature un tant soit peu conceptuelle penseront bien sûr à la fameuse Marelle du fameux Julio Cortázar. Un livre à plusieurs entrées. Les moins littéraires penseront aux livres dont vous êtes le héros. Les terre-à-terre à un dictionnaire. Soit. André Ourednik, lui, nous parle de pensée mathématique, nous cite Nietzsche et Cioran, et nous offre la jolie définition hawaïenne de wiki : « vite ». Créer des liens, faire du lien, et d’un coup l’auteur nous tutoie. N’allez pas croire que ce Wikitractatus n’est réservé qu’aux penseurs qui aiment se prendre la tête à deux mains, n’oublions pas que le jeune André est aussi poète, et voilà qu’au détour d’une définition et d’un renvoi, nous nous retrouvons à sourire.

505 MAINTENANT
Ce dont tu dis « cela » se rassemble dans le maintenant, toujours grossissant de son propre soi. Ta main ne sera bientôt plus assez forte pour le tenir.
(406 – 55 – 458)

406 TU
Tum, tam, tê, tas, tu es né à tâtons dans la nuit de l’étymologie.
Aujourd’hui lorsque je dis « tu », je ne m’adresse qu’à toi.
Tu es devenu intime et exclusif. Un autre moi, que je ne suis pas. Mais je me suis conçu sur ton modèle.
(320 – 532 – 248 – 324 – 639 – 321)

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