« Vivarium » de Thomas Kryzaniac

Thomas Kryzaniac, Vivarium

Toute la tendresse d’une éditrice pour son auteur aura été nécessaire pour finir de me convaincre de m’attaquer à ce gros pavé blanc. Nous connaissions Thomas Kryzaniac pour sa précédente couverture et son chat à trois yeux. Le voilà qui réitère avec un Vivarium de taille humaine, dans lequel il laisse ses personnages faire leur mue. Que vous dire de ce livre ? Il m’aura fallu une nuit entière de tergiversations pour réussir à prendre un parti pris. La dure loi de la jungle : souvent femme varan.

J’ai rencontré Mathilda au milieu d’un cauchemar. Je n’aurais pas pu la rencontrer ailleurs.
Joseph Rivière m’avait invité à le rejoindre dans sa résidence, une île perdue au milieu de nulle part, afin de me présenter sa compagne. Il prétendait également que nos conversations lui manquaient, mais comme je ne suis pas bavard, j’imagine qu’il parlait surtout de sa conversation à lui. Au début de notre relation, il n’avait jamais témoigné d’un intérêt démesuré pour ma personne. Il lui arrivait même de se tromper de prénom quand il s’adressait à moi, ou de me prêter des idées que je n’avais jamais affichées ouvertement (même si parfois, par une sorte de lucidité extraordinaire, ces idées tombaient juste). J’imaginais n’être qu’une oreille parmi tant d’autres dans lesquelles il déversait chagrin, et pour un homme à ce point sensible, toutes les oreilles finissent par se ressembler.

Reprenons, plus ou moins sérieusement. Odessa est un confetti volcanique perdu dans la mer des Caraïbes. Pourquoi Léon, jeune homme lisse comme un galet, décide-t-il de répondre à l’invitation de son ancien maître à penser et de rallier ce bout de terre du bout du monde ? Étrange. Tout autant que le seront l’accueil, les ouï-dire, la faune, la flore, les autochtones, ses hôtes. Voilà donc un pur récit flirtant avec le fantastique ou avec le malsain, d’une teneur proche de L’Île du docteur Moreau ou d’Au cœur des ténèbres. Pauvre homme blanc perdu en territoire Noir, soumis à des rites qui le dépassent, au Mal qui semble le cerner de toutes parts, aux moutons carnassiers et à la nature personnifiée.

– La route que nous parcourons fait le tour de l’île. Elle était réputée impossible à construire, selon des architectes hollandais – chez qui tout est plat… Heureusement que même chez les Hollandais, on trouve des poètes. Il faut fouiller, c’est sûr, mais… Il s’est donc trouvé un ingénieur dissident pour tenter l’expérience, et contre toute attente il a réussi. Seulement, il est allé trop loin. Après avoir travaillé deux décennies pour encercler le volcan, il a eu la folie des grandeurs : pourquoi ne pas poursuivre l’œuvre un peu plus loin, un peu plus haut, jusqu’au sommet de la montagne ?… Il est parti faire des reprérages pendant quelques jours : à son retour, il avait changé. À ce qu’on dit, il souffrait de maux de tête, de visions morbides et cauchemardesques en plein jour, sur la place du marché. Il est mort après s’être dévoré la main. Vous pourrez trouver sa tombe plus loin, au cimetière Montparnasse. Que s’est-il passé en lui ? Probablement les conséquences de la manultrition, pourquoi pas le mal du pays, la dépression qui suit l’achèvement d’une œuvre… Mais vous imaginez l’imapact d’une telle déchéance sur un peuple superstitieux. D’ailleurs, si vous aimez le folklore, il y a une histoire amusante : on prétend que tout au bout de cette route, au sommet de l’île donc, l’ingénieur aurait trouvé un dernier hameau, laissé à l’abandon. Les autochtones l’ont baptisé d’un nom patois imprononçable ; si j’ai bien compris, on peut traduire ça par l’Enfer.

Servie par une écriture élégante mais non pédante, sans âge, la tension monte graduellement. Nous focaliserons d’abord sur Léon, puis sur Joseph Rivière (écrivain râté mysanthrope), enfin sur sa femme – Mathilda, qui semble être le jouet d’une étrange mutation. Dans ce climax revendiqué, comment garder la barre ? Comment éviter les longueurs qui plombent les meilleurs volontés ? Thomas Kryzaniac use de procédés qui ont fait leurs preuves : contradictions, non-dits, pointes de violence inattendues, le tout noyé dans d’interminables circonvolutions. Malgré ce délayage, qui en dissuadera certainement plus d’un, Vivarium reste un texte envoûtant, très à part, mais qui n’arrive pas à contourner certains écueils. L’auteur éveille chez le lecteur des questions avec un art très subtil de la mise en scène. Mais quand vient le moment d’appporter des réponses – car, voyons, nous sommes tout de même là pour ça – les promesses peinent à être tenues. Souci récurrent des textes mystérieux qui échouent à prolonger le frisson au-delà de la dernière ligne, lecture qui s’achève sur un certain goût d’inachevé.

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Par Amandine Glévarec

Logo de l'éditeur, Vivarium, L’Âge d’Homme, 2015, 350 p.
ISBN 9782825145166978-2-825145-16-6

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