« La Vieille maison » d’Oscar Peer

peer-BANC’est une terrible histoire qui nous est racontée là. Le père de Chasper Fluri vient de mourir. Ça fait bien longtemps qu’ils vivaient seuls tous les deux, depuis la mort de la mère, depuis la disparition du frère. Le père passait certes la plupart de son temps au bistrot, sans payer et en buvant de bons cognacs, le fils regardait sa vie défiler, sans vraiment oser y toucher, surtout pas aux femmes. Et le voilà, vieil orphelin de quarante ans, pris à la gorge par les dettes laissées par ses parents. Lemm, le tenancier du bar – et un peu plus que ça, car c’est connu, lui il maitrise les chiffres – voit l’affaire juteuse se présenter, limite même qu’il est prêt à éponger les dettes du Père, voire à donner une rallonge à Chasper, le généreux filou. Mais en échange, il veut la maison, unique en son genre, vieille de 300 ans, l’attrape touriste par excellence. Pourtant Chapster, pour la première fois de son existence, s’oppose à ce qui est écrit.

Chasper dit :
— Tu es un cher ami, Christian, je ne l’oublierai pas. Mais pour moi, il ne s’agit pas d’avoir un logis, je pourrais même vivre sous un arbre ou dans une grotte ; mais tu sais, c’est que je ne voudrais pas perdre cette maison. Le reste n’est pas important. C’est curieux, jusqu’à maintenant, c’était une maison comme toutes les autres, mais maintenant que je dois m’en aller, elle devient de plus en plus belle. J’ai grandi ici, c’est comme une partie de moi-même. Et si mon frère revenait un beau jour, j’aimerais qu’il puisse y entrer.

Et nous voyons alors Chasper frapper de porte en porte pour obtenir un prêt, devenir paria car plus pauvre que pauvre parmi les pauvres, s’enfoncer dans une solitude sans nom. Les refus s’alignent comme autant de sanction, et c’est le cœur serré que nous assistons à cette série d’injustices. Pourquoi la vieille tante se montre-t-elle pareillement radine alors que ses poches sont pleines ? Pourquoi l’amie de cœur n’a-t-elle pas le droit de venir à son secours ? Pourquoi le cousin lointain ne donne-t-il pas suite au télégramme chèrement envoyé ?

Le plus important. Cette question revient toujours, se dit-il, pendant qu’il s’essuie les pieds avec une chaussette. Il sait ce que c’est, le plus important : trouver des sous, un tas de sous.

Fatalement nous nous identifions à Chasper, avec notre détermination et nos mauvais sentiments personnels. Alors, quand il va en forêt braconner, mais que c’est finalement Lemm qu’il tient au bout de son fusil, le doute s’instaure. Tirera, tirera pas, a tiré ? La pression monte, et nous ne sommes qu’à la 100ème page.

Nerveux, Chasper l’était déjà depuis longtemps, mais maintenant que Lemm approche, il sent à nouveau les palpitations. Sait-il ce qui va se passer ? Peut-être va-t-il perdre le contrôle et tout ira naturellement, à cause du moment, à cause de la solitude de l’endroit. Il est couché sur le ventre, retenant son souffle. Mais soudain (il connaît ça), l’inquiétude disparaît et laisse place à un frisson. Quand Lemm se retourne, il le met en joue, sans trembler. Lemm, à peine trente mètres devant lui, met la pipe à sa bouche, allume le briquet et puis le tabac. Un peu de fumée bleutée. Ensuite, il pose le pied sur une pierre et serre un lacet. Il y aurait bien assez de temps pour tirer.

Comment se terminera cette terrible histoire ? Chasper deviendra-t-il assassin ? Suicidaire ? Fuira-t-il ou assistera-t-il impuissant à la fin de son unique rêve ? Le suspens est digne des meilleurs polars. Et c’est en transe, le cœur serré, que le lecteur assistera à ce qui ne pouvait pas être autrement. Chacun y verra ce qu’il voudra, roman initiatique, chronique des montagnes, thèmes ramusiens, simple histoire du coin du feu. J’y ai vu un livre de révolte, terriblement humain, et c’est amère, mais admirative, que j’ai tourné la dernière page.

Et soudain, il est là – quelques rayons en biais sur la montagne, une clarté sur le terrain – et avec lui, ton ombre, allongée, qui marche à grands pas à côté de toi.

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