« Un Ciel provisoire » de Prisca Agustoni

Prisca Agustoni, Un Ciel provisoire

La poésie, c’est dire avec retenue, c’est glisser le mot, sans le soumettre – ni lui ni le lecteur. Prisca Agustoni, dans son deuxième recueil, Un Ciel provisoire, nous invite à nous glisser dans ce que les mots laissent entrebâillé. Il y a de la noirceur, du tumulte aussi, pas loin, qui nous guette. L’entrave du monde est rappelée, la peur à l’affût, l’autre et ses caresses qui évitent le sombre envahissant nos nuits ou notre visage. Ce n’est pas une poésie légère, bien au contraire. Prisca Agustoni sait élire les mots, les rendre javelots : équilibrés, justes, ils sonnent leur cible, s’y fichent pour mieux éveiller.

j’arrache l’écorce de ton absence
et je lèche les zones blessées du désir,
ma salive comme une gaze ou suture
elle apaise ton poison, néanmoins
je les lèche avec une langue
dont on a peur de perdre le sens,
mais qui fêle, malgré tout, l’attente

Ce Ciel provisoire, c’est cette demeure qui sans cesse nous échapperait – et la métaphore file au creux des pages. La construction du recueil et ses différentes parties aux titres bibliques – comme des clins d’œil successifs – nous font hésiter : sont-ce des cieux ou des ciels ? Y a-t-il quelqu’un à chercher ? Non, seul le cœur, répondent les vers, seul le cœur pourra être la demeure seconde et entière. Le tutoiement qui ouvre la dernière partie du recueil interpelle mieux encore… Son ouverture est sans ambages : « Tu croyais savoir qui tu es. »

Il nous faut prévenir
nos cœurs nus
pour qu’ils ne disparaissent pas
dans nos corps.

Plurilingue, l’auteure fait montre d’un sens de la langue rare, d’une qualité dans le dépouillement, d’une lucidité qui fait – sans mauvais jeu de mots – verre des vers. En la lisant, on retrouve le goût parfois saumâtre mais si enivrant de certains vers qui résonnent en soi sitôt dégustés. Nul hasard si Prisca Agustoni, parmi ses références, cite Paul Celan ou Marina Tsvetaïeva : il y a dans sa poésie l’élan absolu que l’on retrouve chez eux. C’est bien là ce qui touche, ce miroir tendu à l’abîme, ces ténèbres (non sans espoir) qui enrobent les mots. Il est bon, aujourd’hui, de pouvoir lire une telle poésie. Que ce soit dans de très courtes pièces (quatre vers, pas plus, mais tout y est dit, rien de trop, pas de fausses réserves non plus) ou dans la dernière partie (poésie en prose), les mots touchent et sonnent, comme il faut. Non comme un glas, mais comme le carillon de nos ciels obscurcis. Sans fatalisme.

Depuis cette lumière totale qui règne désormais en toi, tu découvres une nouvelle sorte de patrie, un sentiment qui s’enracine dans le ciel. Quelques mots, seulement, quelques mots à peine, et tu nais à nouveau. Transparente, inattendue et légère, comme la neige.

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Par Bertrand Schmid

Logo de l'éditeur, (ill. Davide Giovanzana), Un Ciel provisoire, Samizdat, 2015, 80 p.
ISBN 9782940188998978-2-940188-99-8