« Trois gouttes de sang et un nuage de coke » de Quentin Mouron

Couverture de Trois gouttes de sang et un nuage de coke

C’est une histoire en trois temps que Quentin Mouron nous raconte là. Trois temps, trois hommes, trois visions. Le vieux Jim est retrouvé dans son pick-up, les yeux crevés, la langue tranchée et les joues découpées jusqu’au ras des oreilles. Plus troublant encore, son portefeuille est toujours dans sa poche, plein. Pas de vol. Acte gratuit dans une petite ville anodine, proche de Boston. Voilà pour l’intrigue, le prétexte. Le roman pourrait alors prendre la voie d’un classique règlement de comptes, familial par exemple. Un meurtre commis par un beau-fils peu fréquentable, qui a bien des choses à se reprocher. Mais non, trop simple. Très vite, l’impasse.

« Oui, Jimmy chassait. Jimmy était un type ordinaire, parfaitement ordinaire. » Il doit en exister des millions dans ce pays des chasseurs de soixante-dix ans qui roulent en pick-up Ford, mangent leur pizza au coin d’une rue déserte, fument du tabac Marlboro qu’ils oublient dans une boîte, soutiennent leur armée, portent des bottes de marque et préfèrent utiliser du fil de pêche bon marché de chez Wal-Mart plutôt qu’un Seaguar qui se rompt tout aussi facilement. Des millions ! « Mais, pense McCarthy, ces millions-là ne finissent pas avec la gorge tranchée et les deux yeux crevés. »

Puis vient le shérif, tel qu’on peut se l’imaginer. Étoile épinglée sur la poitrine, petite famille aimante qui l’attend au coin du feu, investissement personnel au sein de l’Église de la Rédemption. In God we trust ok, en l’être humain faut voir. Le brave Américain, la mâchoire carrée, la confiance absolue en son pays et en ses règles. Lisse et sans surprise, McCarthy est néanmoins un homme bon et soucieux de trouver le coupable. Il ignore encore que tout cela va très vite le dépasser.

À table, les yeux clos, le shérif finit de dire la prière, tenant sa femme et l’une de ses filles par la main. Puis il ouvre les yeux, relève la tête et sourit. « Amen ! » lance-t-il d’une voix forte. « Amen » répond en chœur le reste de la famille. « Et bon appétit ! » Il commence à découper la viande, lentement. « L’ordre, c’est le sens » dit-il parfois. Et il a terriblement peur de perdre ce sens, de glisser. Sédimenté dans l’habitude, le rituel, convaincu d’agir jour après jour pour le bien des autres hommes – même si cela est parfois pénible et semble vain – il tient en respect le désespoir et la folie, ces monstres qui ont eu raison, respectivement, de son père et de sa mère.

Enfin, la pièce maitresse. Comme un double maléfique du shérif, l’autre face d’une même pièce. Détective à ses heures, dandy cultivé mais blasé. Franck s’ennuie, s’entiche parfois d’un nouveau venu, avant que la déception ne le pousse à casser son jouet. Franck abuse de tout ce qui peut lui donner un frisson, des mauvais contrats à la littérature de la marge, des substances illicites au sadisme pur et dur. Trop intelligent pour ce monde-là, il est maître de son destin et parfois de celui des autres. Le lecteur pensait lire une enquête policière mais se retrouve bientôt plongé dans un roman psychologique. Preuve étant, ce n’est pas le nom de l’assassin qui me revient en mémoire en pensant à ce livre, mais bien une sublime scène finale, où les forces en présence s’affronteront dans un grand maelstrom à la portée quasi philosophique.

Ce petit monde, sous la lumière tamisée du bar-lounge de l’hôtel, ne fait pas plus grande impression à Franck que celui de la rue, des toxicomanes, des mendiants et des cassos, pas plus grande impression que celui des petits bourgeois de Watertown rivés à leurs névroses. Ce ne sont pas des mondes, des univers, pense Franck, qui repose son verre, ce sont seulement des poupées qui s’emboîtent les unes dans les autres. Parfois, à la faveur d’une aspérité, il faut forcer l’une ou l’autre des parties, réduire celle-ci, mortaiser dans celle-là. Pour autant, ce sont toujours les mêmes intérêts qui prévalent au même moment. Seule diffère la manière… « Et encore… Dans le crime, la manière d’essuyer son couteau… » Le commerce avec les individus du bar, même réduit à son minimum – c’est-à-dire, généralement, un regard d’intelligence suivi d’un hochement de tête – lui est pénible. S’il aime parfois à bavarder – même sur les sujets les plus futiles – son incapacité à vivre les scènes de la vie sociale au premier degré, à être dupe du jeu des conventions qu’il nomme en son for « l’illusion comique », lui interdit de goûter un plaisir vif dans les échanges de coin de zinc qu’autorise parfois l’ambiance intime du bar de l’Hôtel des Congrès. « Si seulement ces gens étaient un peu moins bêtes, ou simplement moins crédules… « 

Trois gouttes de sang et un nuage de coke. Il ne faut parfois rien de plus pour créer un drôle de livre envoûtant. D’aucuns diront sans doute que Quentin Mouron, jeune encore, jeune toujours, aurait pu prendre le temps de parfaire son affaire. Qu’une certaine couche de complexité risque de camoufler le creux d’une intrigue. Mais pour les nez fins, voilà une nouvelle fois la preuve que ce jeune auteur est prometteur, et que s’il ne s’agit pas encore là de son chef d’œuvre, il gagne à chaque fois en profondeur et en audace. Franck est un personnage entêtant car il nous échappe, a-t-il déjà existé sous le nom de Jacques Vaillant-Morel, existera-t-il à nouveau dans un futur roman ? À suivre, d’ici deux ans, si Quentin respecte son rythme de coucou mi-suisse mi-canadien.

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