« Tout ce qui est rouge » de Marie-Christine Horn

Marie-Christine Horn, Tout ce qui est rouge

Le pitch

Les sous-sols de l’hôpital psychiatrique de La Redondière à Lausanne abritent une petite unité pour malades difficiles. Des patients aux pathologies lourdes, ayant tous eu maille à partir avec la justice pour des délits suffisamment graves justifiant de très longues hospitalisations. Nicolas Belfond, le responsable du service, gère tant bien que mal son équipe, entre Luc et Matthieu, ses collègues et amis infirmiers et le service de nuit toujours quelque peu difficile à contrôler.

Un meurtre spectaculaire a lieu, une femme, ancienne membre de l’équipe de Nicolas est retrouvée dans une rue, morte, grimée de façon grotesque et mutilée. L’inspecteur Rouzier se charge de l’enquête. Cette femme, acariâtre, solitaire, au chômage, sans ami, semble tout de même avoir eu au moins un ennemi. La scène de crime s’avérera finalement être la copie d’une célèbre œuvre d’art brut.

Nicolas Belfond est volage, inconstant, ne résistant jamais que quelques secondes à de belles jambes surmontées de jolies fesses et de seins confortables. Il a, malheureusement pour lui, connu la victime, il a même influé sur son licenciement de l’hôpital et va figurer tout en haut de la liste des suspects où les candidats ne se bousculent pas… et de nouvelles victimes, liées à l’hôpital, leurs cadavres scénarisés en tableaux d’art brut, commencent à inquiéter les autorités qui veulent une résolution rapide de l’enquête et une arrestation. Christine Oliveira, l’art-thérapeute de l’unité, qui ne semble pas insensible au charme de Nicolas, va éclairer l’affaire de sa parfaite connaissance de ce style d’expression artistique.

Rouzier et Belfond vont s’affronter, s’aider, se méfier l’un de l’autre et le petit monde du secteur de psychiatrie carcérale s’agiter autour de cette affaire…

L’extrait

Voilà cinq ans qu’il gérait le service de soins au sous-sol de la Redondière. Matthieu l’avait rejoint deux ans après sa prise de fonction. Le vieux, par contre, était déjà en activité depuis plusieurs années. À eux trois, ils formaient la première équipe du personnel diplômé habilité à dispenser des soins spécialisés au sein de la structure de jour. Parfois, Nicolas travaillait aux côtés de la seconde équipe, alternant avec un des infirmiers. Étant donné que personne ne manifestait l’envie d’intégrer l’équipe où officiaient Luc et Matthieu, il avait renoncé à forcer les infirmiers à effectuer un tournus. Même topo au niveau des équipes de nuit. Les horaires avaient été discutés à maintes reprises, notamment en raison de santé au travail, et il avait proposé d’arranger des services d’alternance. Cela avait été très mal accueilli. Les infirmiers de nuit avaient postulé pour ce créneau, choix dictés sur la base de leur vie privée. Ils avaient critiqué le projet, menacé de démissionner. Les équipes de jour avaient réagi pareillement.

L’avis de Quatre Sans Quatre

Après une courte introduction sur la vie de cette unité psychiatrique un peu à part, les sempiternelles récriminations d’untel ou les problèmes de planning, l’auteur plonge directement au cœur du sujet en nous livrant brutalement l’origine particulièrement glauque des troubles ayant conduit une des patientes en ces lieux. Le style est comme l’art des scènes de crime, brut et cru, il cogne, faussement ingénu. Le reste du roman est de même qualité, il va à l’essentiel tout en donnant habilement une vue intelligente de l’art des fous comme certains le surnomment.

L’humain d’abord, c’est le mot d’ordre de Marie-Christine Horn qui s’attache pas à pas à ses personnages. Chacun est minutieusement décrit, analysé par petites touches, patient comme personnel soignant ou flic. Rouzier, sur ce polar, fait plus figure de catalyseur que de héros incontournable, il observe, choisit de ne pas se précipiter, nage la plupart du temps mais sait saisir l’instant. Nicolas, ludion tragique, oscille entre son amour naissant pour Christine, sa détestation de son ex et la crainte d’être arrêté pour les meurtres avec peu de moyens de défense.

L’art brut est partout, il baigne le roman, en est l’alpha et l’omega. Ce style sans moyen, fait de bric et de broc, capable d’exprimer les plus subtils sentiments sans grandes études, est l’âme du récit, sa raison d’être, ainsi, bien évidemment, que ce que les hommes peuvent en faire quand ils basculent du côté obscur. Tout Ce Qui Est Rouge traite aussi bien de l’influence positive de l’expression artistique pour les patients que de la pensée magique, absurde et folle, qu’il peut susciter, du rapport entre l’esprit et la création. Les douleurs y trouvent une place de choix, exultent sur le support bien qu’au travers de mots souvent en décalage. Le problème réside dans l’interprétation…

Connaissant particulièrement bien le fonctionnement des hôpitaux français, j’ai eu un peu de mal à comprendre certaines particularités des cliniques suisses qui n’obéissent pas au même cahier des charges. Idem avec les diagnostics qui parfois changent en fonction des pays où ils sont posés. Mais, dans l’ensemble, c’est une des meilleures descriptions que j’ai lue de ce milieu et de ses habitudes dans un roman policier (avec Une Histoire de Fous de John Katzenbach).

Pour un premier voyage en Suisse policière, aucun regret, ce polar est excellent. Il dépasse largement le cadre de l’enquête, comme tous les bons, pour s’attaquer à un sujet bien plus large, élégamment traité, simplement décrit et remarquablement transmis. Quelques locutions inconnues donnent du charme et permettent de ne pas oublier les particularités locales mais il y en a peu et elles ne gênent aucunement la compréhension. Ce polar est écrit dans une belle langue, ne lâche pas son intrigue, sait la faire rebondir, faire monter le suspense, dissimuler ses cartes et tenir son lecteur. Bref, à découvrir assurément.

À noter, la très belle couverture, une peinture d’Alex Kanevsky que je vous conseille de regarder sous une lumière rasante. L’énigme commence dès avant la lecture…

Notice bio

Marie-Christine Horn est née à Fribourg en 1973. Premier roman policier en 2006 avec La Piqûre (Mic-Mac éditions) et a également publié des livres pour la jeunesse, des nouvelles et a été chroniqueuse pour Le Nouvelliste de 2012 à 2013 ainsi que scénariste du projet Bus Tour. Jusqu’à cette année, elle publiait sous le nom de Marie-Christine Buffat. Elle revient avec Tout Ce Qui Est Rouge au roman noir au profond ancrage psychosociologique et reprend son personnage fétiche de l’inspecteur Rouzier déjà présent dans La Piqûre.

Pas de musique, alors un autre extrait

Charles Rouzier avait mal dormi. La veille, après avoir interrogé l’infirmier en chef, il s’était rendu au Job’s Bar, afin de vérifier son alibi. Il connaissait l’endroit pour l’avoir fréquenté un temps, avant de se sentir trop vieux dans le regard des habitués. La photo de Nicolas Belfond qu’il avait dénichée sur Internet et imprimée dans la foulée lui avait permis de confirmer sa présence au bar. Si le garçon n’avait pas mémorisé le prénom de la jeune fille qui l’accompagnait, le serveur se rappelait du couple. La fille était jolie et Nicolas facilement reconnaissable en raison de son crâne rasé et de la taille de ses pectoraux qu’il affichait ostensiblement en vue d’attirer les dames.

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Par Quatre Sans Quatre

En partenariat avec Quatre Sans Quatre.

Logo de l'éditeur, Tout ce qui est rouge, L’Âge d’Homme, 2015, 384 p.
ISBN 9782825145388978-2-825145-38-8