« Tessons » de Jean Prod’hom

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Il est des choses infimes qui parfois attirent notre regard. Elles constellent des plages, les berges d’un ruisseau, mémoires semées, tamisées par les flots, lavées puis relavées encore, dispersées ensuite jusqu’à rencontrer notre œil. Ces brimborions naufragés, on les recueille au creux de la paume, on les retourne mais un seul côté porte un dessin, une teinte, un motif. On pourrait leur prêter une fadeur qu’ils n’ont pas, vive est encore l’empreinte du temps dont ils émergent. Jean Prod’hom, donc, nous livre un recueil de Tessons, où des photos de ces rescapés côtoient le texte.

C’est à l’intérieur d’une bande très étroite que les tessons se font et se défont, ils ne quittent guère le carrousel dans lequel ils ont été jetés, à deux pas de la maison des marins qui savent la gourmandise de la mer. Avant d’être rejetés en haut de l’estran ou de piquer du nez au fond d’une fosse.

Que l’on ne se méprenne pas : nous ne suivons pas vraiment un hypothétique narrateur en quête de fragments. Certes, il les cherche, les stocke avec respect dans de petits tiroirs. Mais considérons plutôt que ce sont les tessons qui viennent à lui – et à nous. Qu’ils se révèlent sur les rives du Léman, dans un cours d’eau du Jorat ou à Sorrente, ils jouent toujours au mystère. Parfois même, on en rencontre des jumeaux, et c’est une tendre improbabilité, comme un clin d’œil, du temps où cette assiette de terre cuite était une, où les motifs couraient sur sa circonférence. Mais que l’on cherche à dessein, et l’objet s’émiette. Un souvenir brisé, éclaté, aux couleurs de poésie.

Je l’ai gardé précieusement, il m’a convaincu, si cela se devait encore, qu’il n’y a rien à faire de ces merveilles, que je n’userai d’aucun tranchet, d’aucune colle, qu’il suffisait d’y goûter comme une hostie. Ils laissent en effet sur la langue, plusieurs années après, le goût du sel dont ils sont gorgés. Parfois, lorsqu’il fait gris, je les trempe dans l’eau, ils reprennent alors leur éclat comme au premier jour.

Dans ce recueil de morceaux – au sens premier et dépoli –, Jean Prod’hom dresse un inventaire sans ordonnance. L’ensemble possède la saveur de la nostalgie, la douceur des émaux, les teintes des terres cuites, et le goût du sel. Il y a une légèreté plaisante mais profonde à la fois, de si petits objets, de si infimes fragments auxquels le texte sait conférer la valeur d’un indicible. Et c’est avec ravissement que l’on tourne chaque page, que chaque nouveau tesson nous capte, nous chavire en quelque sorte. Il y a le bruit de la mer, les galets sous nos pas quand nous lisons ensuite les textes brefs qui suivent chaque photographie. Car tel est l’agencement : une photographie, un texte, rarement plus de trois courtes pages, et c’est alors toute l’humilité de nos vies qui nous vient en bouche.

Je ne vois là que raccourci et supplice, les pierres qui me ravissent ne sont pas des bijoux et ne seront portées par personne. Les laisser avec quelques autres sur la grève, au fond d’un tiroir ou sur une page, leur offrir notre compagnie, prolonger leur sursis sans leur donner les signes extérieurs de la richesse. Ni luxe ni pauvreté. Dépêchons, l’immuable ne dure pas.

On l’aura compris, il faut prendre ce livre comme l’enfant qui, sur la plage, tourne entre ses doigts précautionneux un morceau de merveille, luisant encore des flots qui l’ont roulé à ses pieds et, comme lui, laisser notre regard luire un instant.

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