« Terminus » d’Odile Cornuz

Terminus-BAN

Chère Odile, toi que j’ai pris plaisir à vouvoyer plus longtemps que de coutume, je peux dire, sans pourtant trop te connaître, que cet ouvrage te ressemble. Douceur et un brin de mélancolie dans cette série de portraits, si différents, si brefs. Alors oui, ces textes étaient tout d’abord destinés à être écoutés, écrits pour la radio, mais grâce au charme des didascalies, c’est bien ta voix (et ton léger accent neuchâtelois, oserais-je le mentionner) que j’entends en les découvrant.

(une jeune femme après un certain nombre de verres, en fin de soirée dans un bistrot enfumé)
La vie ne t’offre que des faux semblants : des paroles et des visages qui n’en sont pas. Il ne faut pas regarder dehors, seulement dedans. Ou alors si c’est dehors seulement quand t’as pas l’air d’observer : c’est la feinte. Là tu rejoins l’opération camouflage qui te prend à rebrousse-cœur… Ah ! Tu te croyais innocente… Tous les innocents sont des hypocrites.

De saut de puce en saut de puce j’entre dans la tête d’une fillette de 11 ans, d’une grand-maman sereine, d’un homme à la voix étouffée d’émotion ou d’une névrosée, la trentaine. Tous ont quelque chose à me raconter. Souvent un petit rien, parfois un grand drame. Comme « dans la vraie vie » je ne m’attache pas à tous, bien sûr. Les uns me donnent un grand coup dans le cœur alors que les autres effleurent juste ma curiosité, avec certains j’aimerais prolonger le moment, avec quelques rares d’entre eux j’ai surtout envie de tourner la page.

« Tu as des Gauloises ? » il demandait toujours. Lui ce n’était pas la retenue, pas un monsieur à col en poil de chameau – mais une voix qui touche là où on ne s’y attend pas. En entendant sa voix j’ai eu envie de chercher à faire sa connaissance, comme on apprend à faire du vélo. Il était assis là, il parlait – pas à moi, à un homme en face de lui – et moi j’écoutais sa voix comme une fille qui ne sait pas faire de vélo.

Comment fais-tu Odile-caméléon-ventriloque (l’image n’est pas bien heureuse, je le sais) pour entrer ainsi dans des peaux si différentes ? Observes-tu autour de toi les profils de ceux que tu croises ? Te laisses-tu porter par une imagination débridée ? Qu’as-tu envie de nous raconter, là tout au fond du fond, finalement ? Que la richesse d’une vie ou d’un livre réside dans l’humanité et l’attention qu’on y accorde ? Qu’il y a autant de personnages qu’il y a de personnes, que le moindre détail mis en exergue peut devenir sujet d’une pièce de théâtre ? J’ai déjà parlé de mon goût pour « les autres », j’avoue qu’avec ton livre j’y ai trouvé mon compte.

« (chevrotante mais lucide, la petite vieille se rend parfaitement compte de tout ce qui se passe autour d’elle, alors que pour son bonheur il vaudrait mieux qu’elle soit ce pour quoi on la prend : un légume)
(bruit de fond permanent : le tic tac du grand morbier familial)
Mon fils dit que chez moi ça pue. Il dit ça à chaque fois qu’il vient. C’est la première chose qu’il dit avant d’entrer, alors qu’il est encore sur le pas de la porte, avant de dire bonjour, avant de m’embrasser. Il dit : « Maman, chez toi ça pue ». Puis il entre et je sais bien que c’est un peu à contrecœur qu’il me prend dans ses bras, parce que je sens la même chose que mon appartement.

De Terminus, je n’en trouve pas, tout au plus peut-être des détails communs que je me plais à relier pour obtenir une fresque inédite. Ce ne sont pas des histoires tristes, ni forcément des fins, mais pas non plus des débuts, juste des moments de vie, que je me plais à lire et que je prendrais plaisir à écouter.

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