« Te souviens-tu de moi » de Vivienne Baillie

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C’est la première fois que je me frotte aux écrits de Vivienne Bailly et j’avoue que cette découverte me réjouit. Aimant lire « à l’aveugle », sans guère me soucier de la quatrième de couverture (qui est pourtant fort belle, d’une police unique dessinée par un graphiste), je me retrouve tenant entre mes mains un recueil de nouvelles consacrées à l’enfance. Le sujet n’est pas de ma prédilection, comme ceux qui me font l’honneur de me suivre ont pu le comprendre, et pourtant je suis touchée, plein cœur. Il faut dire que l’auteure est tout sauf mièvre et qu’en quelques lignes, quelques pages, elle sait nous camper une historiette, du gros chagrin à la bêtise qui ne fera pas rire les parents, avec ce que j’ose nommer classe et dignité.

Compte. Tenu. De. Vos. Origines. » Des mots plutôt inoffensifs mais qui, mis bout à bout, vibrent étrangement en la petite fille. Remuant, et sans qu’elle s’en aperçoive, une strate qui, jusqu’à cet instant-là, n’avait jamais été effleurée. Jamais perturbée. Cinq mots qui, bien malgré elle, s’inscrivent au plus profond de sa chair. Non pas qu’elle les ai compris mais bien parce qu’elle n’arrive pas à les saisir. Créant autant d’infimes blessures que la vie, au cours des années, ne cessera d’ouvrir. Ce jour-là, la fillette rentre chez elle avec un sentiment teinté de doute, ne sachant pas si c’est important. L’esquisse de quelque chose qui, un jour ou l’autre, se mettrait à trembler. Pourrait l’ébranler.

Car Vivienne Bailly est classe, c’est très précisément l’adjectif qui me vient en tête quand je songe à elle ou à ses écrits (vieille réflexion sur le créateur et sa créature). Son écriture (et ce n’est pas sa langue maternelle, ça m’épate) est concise et racée. Vivienne n’en fait pas trop, elle ne trahit pas les petits dont elle parle en les singeant comme cela arrive souvent dans bien des livres abordant ce thème délicat, tout est dit, rien ne déborde, ce n’est pas du pathos facile et encore moins de la candeur à deux balles cinquante. Ses personnages – du préadolescent désireux de découvrir le secret qui se cache sous les jupes des filles au bambin insouciant qui franchit de ses pas mal assurés le portail interdit pour aller rendre visite à l’âne du voisin – ne s’encombrent pas d’un prénom et n’en ont à vrai dire pas besoin. De ces courts tableaux se dégage une humeur d’enfance tellement véridique que l’on pourrait croire que Vivienne ne nous raconte que des histoires qu’elle a elle-même vécues, ce qui paraît – au bout d’une minute intense de réflexion – fort improbable.

Il ne se passe rien. Du moins, personne n’a entendu de clic annonçant la prise de la photo. Alors on reste là, le sourire figé. Entre espoir et irritation. Les genoux des aînés se mettent à trembler. C’est que la brise est fraîche dans ces contrées. « Maman ? » La petite dernière en a assez. Ses frères se regardent. Leur mère semble lasse. C’est alors que Monsieur se décide de voir ce qui se passe. Et c’est à cet instant précis que tout le monde l’entend. Tel le claquement d’une branche sèche qui cède sous un pied, chaque membre de la famille entend distinctement le clic qu’ils attendaient tant. Au-dessus, un goéland lâche son ricanement. Plus personne ne regarde dans la bonne direction. L’homme de la maison, lui, se trouve entre l’objectif et le perron.

C’est aussi notre histoire qui nous revient, les petits riens, les grosses angoisses, les incompréhensions, les idées fixes, les inventions abracadabresques, le bonheur simple d’un sapin de Noël illuminé ou le cœur fendu de tristesse quand gronde la colère paternelle. Notre enfance est bien souvent ce qui nous forge, bien qu’on en élude la moitié ou qu’on ne s’y replonge que trop rarement. Alors non, petite fille que j’ai été, je ne me souviens pas toujours de toi. Mais oui, j’ai souvent plaisir à imaginer les enfants qu’ont pu être les adultes que je côtoie. Sans aucun doute se souvenir – ne serait-ce que grâce à des histoires inventées – et racontées par la jolie voix de Vivienne Baillie – est essentiel parfois pour faire une pause dans nos vies bien trop agitées, bien trop encadrées. Se rappeler des Mistral gagnant ou autres madeleines de Proust. Car avoir été enfant est une chance, trop souvent oubliée. Retrouver ce plaisir de la découverte, de l’étonnement perpétuel, de l’incompréhension parfois, ces vacances d’été longues comme des années, ces terreurs nocturnes aussi, qui nous faisaient réclamer les chauds bras de maman, le pouce dans la bouche, les sottises invraisemblables, les repas de famille interminables, le premier chagrin d’amour, rien que pour cela, lire Te souviens-tu de moi ? et en sourire, en être ému ou en pleurer, de tendresse.

La fillette entend la musique. Devenue si familière ces derniers jours. Elle voit ses camarades s’assoir. Elle s’assoit aussi. Elle les voit se lever. Elle se lève aussi. Hier la maîtresse lui avait suggéré de procéder ainsi. De regarder la danseuse qui se trouvait devant elle, et de faire de même. C’est de guerre lasse qu’elle semblait le lui avoir signifié. C’est ainsi que la petite fille suivait de près les mouvements de celle postée devant elle. Avec quelques secondes de retard, elle levait les bras, puis un peu la jambe, faisait le tour du cercle, mettait les mains sur ses hanches, se penchait vers la gauche, puis vers la droite, s’agenouillait, se souvenait soudain qu’il fallait sourire, se mettre sur la pointe des pieds. Tout en se demandant comment tous ces mouvements, eux, les autres s’en souvenaient.

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