« Swiss Trash » de Dunia Miralles

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Tout est dit dans Swiss trash, surtout ce qu’on ne veut pas lire. Histoires de femmes perdues, sous les coups d’un homme, dans les affres des paradis artificiels, dans les usines qui assomment le cœur et l’âme. S’y croisent des androgynes au sang chaud ou des mamas yougoslaves qui rencontrent la guerre et dans leur pays perdu et dans leur relation de famille. Entre deux mois de février – 1989 et 1993 – à Genève comme à la Chaux-de-Fonds, tout déraille et tout s’empire, pas de place pour l’espoir. La rédemption, n’en parlons même pas.

Marie se ressert un verre. La clé de son palace se trouve dans sa poche. Personne ne peut entrer. Elle avale le pastaga en renversant la nuque vers l’arrière. L’alcool décape sa bouche, c’est ce qu’elle aime. Purifier. Enlever ce sale goût. Elle sursaute. Coluche passe à la radio. Elle monte le volume. Il raconte l’histoire d’un violeur qui passe devant le juge. En tailleur sur le lit, Marie s’esclaffe à chaque mot du comique. Tousse de rire. Hoquette. Coluche avait bien raison. La connerie humaine vaut mieux s’en taper les cuisses, sinon elle peut tuer.

L’histoire se croise et s’articule autour de deux femmes que la vie s’est bien chargée de briser. Comment vivre quand on ne s’aime pas, comment vivre quand on se laisse aimer par n’importe qui ? Les grandes gueules tout juste bonnes à se tuer en voiture, les doux et tendres aux yeux brillants de came, les clients d’un soir, les jolis garçons aussi sauvages que violents. Comment survivre quand tout s’acharne à nous nier et à nous enfoncer plus bas que terre ?

Des gens se piquent au pied de chaque arbre qui, dans cette partie du parc, paraissent plus malingres et moins feuillus qu’ailleurs. Des groupes se forment autour des dealers. Les langues se mélangent, Schwyzerdutch, français, italien, espagnol, portugais, turc, albanais… L’héroïne, la cocaïne, l’ecstasy, l’acide, le Rohypnol, le Valium, le Dormicum, le…, bref la panoplie du parfait toxicomane se vend presque à la criée.
Au milieu de trois personnes assises en train de se shooter, un garçon à genoux pique une fille, en haillons, dans le cou.

Comme un clin d’œil à Ils tous morts ou à On ne dit pas « je » ! me voilà replongée dans la Suisse des bas fonds, celle du Letten et de la scène ouverte de la drogue. Une sorte de Trainspotting à la sauce helvétique, avec tout ce que ça sous-entend comme dèche et comme descente aux enfers. On pourrait espérer que Dunia Miralles ait tout inventé, mais une petite voix cruelle et lucide me dit que derrière cette fiction se cachent bien des récits de vies vécues. On aimerait croire à une Suisse riche et proprette, mais derrière la facade se cache la crasse et la déchéance.

Perdue dans un pull en laine trois tailles plus grand qu’elle, Cathy revient de la cuisine avec le thé. Elle a quitté l’adolescence mais ressemble à une petite fille fluette. Le genre de pouffe qu’on tarte après consommation juste pour le plaisir d’humilier une femme. Drago se tape la tête contre le mur pour s’enlever ses mauvaises pensées.
— T’as reçu ?
— Y a des jours où j’ai envie de m’faire mal.
— Moi aussi.
— Ou de faire mal à quelqu’un d’autre…
— Ouais, ça peut arriver.

Comme dans Inertie – peut-être même plus que dans Inertie – il faut avoir le cœur bien accroché et les idées claires pour suivre les déboires de Marie et de Cathy. L’andro-femme Constance est là pour veiller d’un œil mi paternel mi maternel sur son petit monde, mais la justice prend parfois son temps pour faire son œuvre. D’ici là, vous lirez de ces scènes tellement vraies qu’elles en deviennent crues. Bien loin des images d’épinal, Swiss trash remet les choses à leur place et nous parle d’une voix bien avisée de ces années ’90 que l’on aimerait tant oublier. Du grand art, rock’n’roll.

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