« Swiss Trafic » de Mary Anna Barbey

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Il y a deux sortes de détectives : les professionnels, à la Hercule Poirot, et les amateurs tombés dans la marmite à cause des circonstances, à la Miss Marple. Jane Clark, alias Delphine, fait partie de la seconde catégorie. Femme d’une cinquantaine d’années, un peu replette mais aussi veuve, elle est dans la vraie vie courriériste du cœur pour un hebdomadaire, ce qui ne l’empêche pas de tomber sur un cadavre au fin fond d’un bain thermal lors de ses vacances. À son retour l’attendent des courriers comme elle en reçoit rarement : un appel au secours d’une femme qui préfère taire son adresse et qui se sent en danger. Ladite inconnue, qui signe ses missives d’un seul Veronika, a pour projet d’écrire un livre sur les femmes immigrées sans papier dont elle s’occupe. Bien sûr, Delphine ne va pas se contenter de lui répondre que tout va très bien se passer, sinon vous n’auriez pas ce livre entre les mains.

La première des lettres qui m’attendaient à mon retour de La Cascade commençait de manière classique : Chère Delphine, je ne sais pas ce qui me pousse à vous écrire…
Oui, Chère Delphine… C’est mon nom de plume, choisi à cause de Delphes, de la Sibylle et de ses oracles. Pas très subtil mais le nom me donne confiance. En réalité, née à Londres, je m’appelle Jane Clark. Après ma naissance, mes parents ont émigré aux Etats-Unis où j’ai passé mon adolescence. Adulte, j’ai épousé un Suisse et suis devenue Jane Morin. Mais franchement… raconteriez-vous vos misères à une Jane ? De toute manière, tout le monde m’appelle maintenant Delphine.

Ça peut être tentant de se retrouver dans la peau d’une femme devenue détective par hasard. Tentant mais parfois aussi deçevant, car tout cela fleure bon l’amateurisme. Pour ne pas se perdre en conjectures inutiles, Delphine a la facheuse habitude de faire des listes et de se répéter à n’en plus pouvoir. De même, toute courriériste du cœur qu’elle est, et donc journaliste (si, si), l’héroïne ne manie pas la plume à la perfection, abuse de certaines tournures plutôt lourdes et se mélange les pinceaux dans la concordance des temps. Je sais bien qu’on ne demande pas toujours aux polars d’être littéraires, mais disons que si le contenant et le contenu pouvaient aller de pair, j’en serais la première ravie.

— Tu sais bien, dit-il, que si tu publies une de ses lettres, et si vraiment quelqu’un la traque, tu risques d’aggraver la situation.
– Je changerai tous les détails. Son nom est probablement un pseudo mais je le changerai aussi. Elle sera seule à se reconnaître. Je pourrai au moins l’assurer que ses lettres sont en sécurité chez moi. Arno, il faut que je sache qui elle est !
– Cela te servira à quoi, Delphine ? Ton travail, c’est d’aider les gens. En quoi l’aideras-tu davantage si tu connais son identité ?
Je ne le savais pas. « J’espère, dis-je en croquant un biscuit au gingembre, que ceux qui la traquent cesseront de le faire s’ils s’aperçoivent du fait qu’elle s’est confiée à quelqu’un. Après tout, ils ne savent pas que nous ignorons son identité.
– Et peut-être, remarqua Arno, qu’ils vont se mettre à te traquer, toi.

Le grand intérêt de ce livre est de parler de sujets « sensibles ». Cette riche Suisse qui cache en son sein les trafics des plus abjects. La part d’ombre de tous les pays riches. Les rêves des migrants qui veulent fuir la guerre ou la violence, qui croient pouvoir aussi profiter d’une petite miette du fromage, et qui se retrouvent aux mains des trafiquants de tout poil. Prostitution forcée, passeurs éhontés, et bien pire encore. Car en matière de trafics, il y a toujours pire. Tant que la demande est là, il y a toujours quelqu’un pour avoir l’idée de la satisfaire, quitte à sacrifier les plus affaiblis en route. Un regard lucide et politique sur une situation sans aucun doute réelle.

J’ai ouvert le paquet de sucre pour gagner du temps. « J’écris un livre », improvisai-je après avoir remué énergiquement mon café.
– Et ça parle de quoi ?
Bonne question. L’égalité hommes-femmes ? Les permis de travail pour les réfugiés ? Le viol et la torture ?
– C’est assez confidentiel. J’ai interviewé quelques femmes qui sont venues ici en Suisse sans permis… si vous voyez ce que je veux dire. Pendant un de ces entretiens, le nom Gentiane bleue a été prononcé. Ça pouvait être intéressant… pour créer l’atmosphère… vous comprenez ?
Je me sentais ridicule à bafouiller ainsi et je m’attendais à ce qu’il éclatât de rire. Au lieu de cela il s’est penché vers moi, la voix à peine audible : « Atmosphère ? Vous êtes qui exactement ? »

Si vous vous prenez de sympathie pour Delphine, que vous êtes prêt à la suivre dans ses aventures plus ou moins réalistes, à retenir le patronyme d’une bonne dizaine de protagonistes – mais à vous méfier de tous – à réviser vos noms de reines et ceux des fleurs alpines, voire à apprendre comment on peut défendre les sans papiers sans leur créer plus de problèmes qu’ils n’en ont déjà, nul doute que vous prendrez plaisir à lire Swiss Trafic. Si au contraire vous êtes féru de sensations fortes, de flics chevronnés, d’intrigues au suspens insoutenable et de polars lus en un trajet de train, passez votre tour. Là comme ailleurs, la demande est multiple, et ce livre ne pourra répondre qu’à une petite partie de celle-ci. C’est la loi du marché. Inhumaine, et pour une fois, littéraire.

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