« Sur ses pas » de Jean-Bernard Vuillème

Jean-Bernard Vuillème, Sur ses pas

Pour conter certaines choses, il suffit d’un détail et, pour Jean-Bernard Vuillème, il s’agit d’une clé. Découverte d’un objet propice à éveiller les souvenirs – et non simplement ouvrir une boîte ou une porte, hormis cette de la mémoire, d’un passé, d’une vie. C’est ainsi que le protagoniste, Schötz, se lancera sur les traces de son propre passé, lointain, enfui déjà, en quête de la serrure adéquate. Il visitera ainsi les logements de sa vie, traversant dans une quête méthodique les foyers successifs ayant accueilli ses jours. Nous appellerons Schötz « protagoniste », car de la théâtralité le récit conserve non le héros, mais le premier rôle et les autres.

Tout va si vite, se dit Schötz en se mettant en marche, tant de choses sitôt esquissées sitôt perdues. Tant de gens disparus sans avoir toujours donné toute leur mesure. Le présent nous ceinture. Il nous étrangle parfois.

Autofiction ? Jean-Bernard Vuillème s’en défend plutôt explicitement, bien que l’on retrouve au fil des pages certains points communs entre le protagoniste et l’auteur. Sans pour autant déflorer le récit ou le processus narratif et pour conserver intacte la surprise que révèle le récit, disons simplement qu’un artefact lui permet de prendre une distance certaine avec son propos… Et Schötz de parcourir les villes neuchâteloises en quête de… De cette fameuse serrure, de son passé ? Le fait est qu’il parcourt sa vie et celle des autres, car les collisions entre ses jours et ceux des autres sont nombreuses.

Les vieux qui revivent en rêvassant, il faut aller les chercher et les ramener d’une voix ferme vers le bord, tant qu’ils peuvent revenir, Vous arrivait-il d’écrire des lettres d’amour ? insiste-t-il. Elle toussote, s’étonne de se souvenir si précisément des choses passées et d’oublier si rapidement tout ce qui ne date pas de Mathusalem, une année, un mois, un jour, une heure, une minute. Quelle était votre question ? Schötz la répète, mais Martine est maintenant happée par le souvenir de son propre père, quelle histoire, J’avais douze ans, en 1937, mon papa avait subi durement la crise et avait dû fermer sa boutique de relieur. Elle s’arrête de parler. Ses lèvres se sont mises à trembler sous le coup d’un souvenir violent.

Tout le récit va dans le détail, que ce soit l’écriture ou le propos. Façon madeleine, la saveur du temps perdu – vraiment ? – titille le palais, réveille les souvenirs, tandis qu’en poche Schötz tourne et retourne la clé. Et la mémoire se niche au sens premier dans les murs, ce sont les carrelages qui l’éveillent, l’odeur du pain du boulanger, le modèle de la voiture d’un voisin maintenant absent. Sur ses pas sait emprunter les tours et détours de nos synapses pour mieux éclairer le maintenant et l’avant. Comme seul regret, une fois le roman terminé, malgré l’envoi savoureux où enfin tout se noue, où la serrure se révèle d’étrange façon, ce sont peut-être les dédales – certes nécessaires au propos –, les rencontres parfois répétitives qui peuvent dérouter, voire ralentir la lecture ou agacer. Mais, si vous acceptez d’aller Sur ses pas, nul doute que Schötz et vous irez ensemble déverrouiller la porte de vos passés.

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