« Suite suisse » d’Hélène Bessette

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Que l’on me permette, une fois n’est pas coutume, de chroniquer ici un ouvrage qui n’est ni écrit par un Suisse, ni publié par un éditeur suisse… Mais ce roman… Non, recommençons. Ce n’est pas un roman. Ce n’est ni de la prose ni de la poésie ni une chronique ni un récit. Rien de tout cela à proprement parler, mais Suite suisse, c’est la langue d’Hélène Bessette, et qui ne la connaît pas encore, cette langue, la découvrira avec passion. Souvent dans mes lectures je conchie les constructions allégées de notre début de siècle, l’économie de façade qui étouffe les mots, les ratatine jusqu’à leur ôter toute force, tout rythme, toute sonorité. Sujet, verbe, complément, point et souvent fait-on l’économie du complément, parce qu’indirect. À bien des contemporains, cette légèreté ne sied guère. Et voilà que l’on tombe sur Bessette.

Je ne veux pas penser à la mort.
C’est trop terrible lorsque vous y pensez.
Maintenant.
La veuve.
LA VEUVE
Eplorée.
En larmes.
MI MARIDO ES MUERTO.
mi marido es muerto.
She is crying and all.
Le noir lui sied à ravir.

Ainsi parlons du style, car il est unique, d’une maîtrise parfaite. Enlevé, aérien, rythmé. Ce n’est pas du théâtre mais c’est à déclamer, à faire résonner en soi. Les mots heurtent et bouleversent, emportent et (é)meuvent. Bien des auteurs actuels, bien des prosateurs attirés par une stylistique « à la mode » – comme le carénage d’un ordinateur peut l’être – devraient lire ce qu’a pu écrire cette femme. Je ne serai pas oiseau de mauvais augure, non, il y a du nouveau possible sous le soleil, mais Bessette a si bien su rythmer, faire claquer chaque mot, syllabe, phrase, en soi d’abord puis avec le reste du texte, elle a porté ce « nouveau roman » à un tel niveau… Découverte par Queneau, celui-ci s’exclame. Duras, elle, la portera aux nues. Mais il faudra attendre sa mort pour qu’on la relise.

Si vous voulez savoir la vérité cet été fut le plus délicieux de tous les étés.
Je vais au tea-room. Avec les young girls.
Elles mettent « Que sont devenues les fleurs ? »
Je n’aime pas « Que sont devenues les fleurs ? »
Bélinda met toujours « Que sont devenues les fleurs ? »
C’est du français.
Elle le met pour me faire plaisir.

Quant au fond, si vous êtes suisse, le récit évite les clichés, ou les triture et les retourne avec malice. Il y a le fric, bien sûr, les riches qui crèchent à Montreux ou ailleurs, les vieilles que l’on aurait pu croiser, encore jeunes, dans les salons chers à Proust, et la narratrice, gouvernante ou enseignante, boit des Ovo, boit des Ovo, lèche le paysage, aime G’nève mais c’est trop cher, aime Lausanne mais c’est trop cher, boit des Ovo mais c’est très cher. On découvre alors une petite vie, une de pas grand-chose, expatriée et exploitée. Un écho contemporain, donc, dans le thème également. Mais nul jugement, seulement des constats et des sourires, parfois amers, sur un petit pays où les gens se grandissent à coup de thunes, de toilettes coûteuses, de bagnoles ronflantes. Elle, la narratrice, écrivaine publiée à Paris – les noms sont travestis, mais on devine la NRF –, ne parvient pas à écrire pour les journaux suisses. Toujours des manques, des carences, des prétextes, des copinages. Derrière les constats, on sent le chauvinisme dont la Suisse accable la France, mais qui ne parvient pas à s’en départir.

Où suis-je ?
Moscou ? Pékin ? Tokyo ?
Non : Lausanne. Les Alpes vaudoises. Voyons. Les Alpes vaudoises.
Sur les bords du Léman.
L’irrésistible Léman.
Juste la tombe. Bon Dieu quand est-ce qu’ils auront fini avec leur lac ?
Et Byron. Et Chillon. Et ceci. Et cela.
Ils me rendent malade.

Bien que l’œuvre soit truffée de références – accents, lieux, etc. –, nul besoin de connaître la Suisse pour se précipiter sur ce texte. Le style à lui seul fait une grande partie de son charme. L’ironie, également, qui toujours l’emporte sur le désespoir. Ainsi, pour conclure, bien que je n’en aie pas envie, c’est un récit poétique, plutôt un récit tout autre, qu’il faut savourer, faire tourner en bouche. Il révélera alors toute sa force.

On ne vient pas ici sans argent.
À Paris. Ils m’ont priée de sortir. Pour la même raison.
Mourir.
Juste la tombe.
Je n’ai pas ma Jag. Et pour le manteau il est en visions.
Ça ne suffit pas ont-ils dit.
La porte. LA PORTE ; LÂ PÔRTE.

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Par Bertrand Schmid

Logo de l'éditeur, Suite suisse, Léo Sheer, 2008, 304 p.
ISBN 9782756101163978-2-756101-16-3

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