« Le Sourire de Thérèse » de Laurent Koutaïssoff

sourire-BANComment Hans Meier est-il devenu Jean Méyère-Castell ? La réponse – les réponses plutôt, car il en faut des événements dans une vie pour devenir ce que nous sommes – vous seront données au gré de flash-back savamment organisés. Rien n’est laissé au hasard dans le livre de Laurent Koutaïssoff. Et à cette première voix vient bientôt se mêler celle du père, Gottfried Meier, grâce à des mémoires découverts après sa mort. Il est question de filiation dans ce roman, de comment nous nous construisons en opposition à nos parents, pour un jour nous rendre compte à quel point nous leur ressemblons.

« Père, je pars.
— Très bien, Hans. À ce soir. »
Il avait à peine levé le nez de son café. Il n’avait rien remarqué. Il n’avait rien compris. Jean était donc parti ce matin-là sans autre explication. Il n’emportait que les habits dont il était vêtu, car il voulait qu’aucun objet ne lui rappelât sa famille. Il avait quitté la ville à pied, puis en charrette aux côtés d’un paysan. Dans l’après-midi, il arriva dans la ville voisine où il acheta un billet de chemin de fer.

Filiation au sens large car Dieu est présent dans chacune de ces pages. Combien Dieu reprend – sans donner en retour – comment les plus lésés sont finalement les plus croyants, par quelle logique un homme – un fils – décide qu’il ne doit rien à personne, surtout pas à un être invisible qui lui a pris sa sœur. Rebellion, indépendance, qui engendrent un homme sournois, manipulateur, un homme sans dieu ni loi, hanté par ses propres fantômes et par ses propres démons, l’argent et le besoin de reconnaissance, pour ne pas les citer.

De telles fadaises, son père les lui avait ressassées durant toute sa jeunesse. Chaque jour, il priait de toutes ses forces, le corps raidi par la foi. Son père, il le revoyait sans peine au bout de la table. De l’assiette à soupe s’élevait une vapeur dansante qui montait vers le plafond. Derrière, un homme recourbé, les yeux plissés par l’effort et les bras déformés par la dévotion. Toujours le même chants sur les bienfaits du Divin. Et rendre grâce !
De quoi, bon sang ?! Rien ne venait de Lui et il fallait tout faire tout seul. Travailler, se nourrir, vivre ! Jean ricanait de chaque prière et s’amusait à relever la tête. Il observait le troupeau soumis que formait sa famille. Au début pourtant, tout comme les autres, il joignait les mains et pliait la nuque en remerciant Dieu.

Les enfants n’essayent pas de comprendre les décisions de leurs aînés, ils jugent sans savoir, quitte à construire leur destin sur des incompréhensions qui jamais ne s’expliqueront. Mais dans cette histoire, la voix post-mortem de Gottfried va obliger son fils à tout reconsidérer d’un œil neuf. Souvenirs douloureux certes, mais sans doute est-il déjà trop tard pour que ce chemin de croix ne mène à la rédemption.

Il ne peut pas. Après toutes ces années, la vie de son père est étalée dans ces quelques feuillets. Une vie simple, honnête, mais tellement soumise qu’il en est révolté, comme ce jour où il a décidé de quitter à tout jamais ce foyer. Sa propre vie, il l’a façonnée à sa manière, loin de toute misère et de toute abnégation. Mais pourquoi doit-il aujourd’hui en prendre la mesure ?
— On raconte bien que les noyés voient défiler en une seconde toute leur vie, murmure-t-il.
Une seconde ? Depuis combien de temps est-il dans sa salle de bain ? Peu importe. Seul le passé refait surface et s’étire en de longs rubans obscurs.

Il y a du Mercanton dans l’écriture de Laurent Koutaïssof, des mots simples, une histoire évidente, une admirable construction mise au service de ce qui est raconté. Le récit est tellement dense que le lecteur ne prend pas le temps de s’arrêter. Un style qui sait faire preuve de dignité et se mettre au service de celle des petites gens.

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