« La Sorcière de Dentervals » d’Hubert Giger

giger-BAN

Plus tournée vers l’avenir que vers le passé, vers l’anticipation que vers la description historique, c’est tout étonnée que je me suis retrouvée avec La Sorcière de Dentervals entre les mains, et plus étonnée encore de n’avoir pas pu le lâcher. Pourquoi celui-ci ? Sans doute parce qu’il sent le souffre. L’Inquisition à la sauce suisse, je vous avoue qu’on s’y perd un peu au début, entre les catholiques, les réformés et les capucins. Sans compter les termes issus de l’allemand, tels que oberkeit (autorité), landamman (bailli), landrehter (président de la Ligue Grise) (ne me demandez pas ce qu’est la Ligue Grise, merci). Bref ! Il y aussi un nombre incroyable de personnages (listés dans l’annexe à la fin : astuce). Mais mais mais, une fois le décor mis en place (mettons, 50 pages), le charme agit.

Au coin du mur de l’église apparaît un capuchon. Il disparaît et réapparaît. Une figure encapuchonnée, un manteau noir, des bottes. Un sac sur le dos. Le croque-mitaine s’approche du cimetière. À petits pas. Il regarde autour de lui. Une fois. Deux.
Il s’arrête devant une sépulture. Il pose son sac. Il l’ouvre et en sort une houe. Il se met à creuser, rapidement. Il regarde tout autour. Il extrait des ossements de la tombe. Un os après l’autre. Il ôte la terre. Les met dans son sac. Il continue à creuser. Il met d’autres os dans le sac. Enlève la terre de la houe. La remet dans son sac.
La pie jacasse.
Les cerfs lèvent la tête. Ils disparaissent à grands bonds dans la forêt.

Tout commence par la sépulture d’un enfant mise à sac par un croque-mitaine. Nul doute, des os sont volés. Par un gars tout en noir. Mais ce détail tombera rapidement dans l’oubli collectif. La seule chose dont on se souvient, c’est que la vieille Onna était dans le coin. Ce qui s’appelle être au mauvais endroit au mauvais moment, et malheureusement notre pauvre amie est abonnée à ce genre de coïncidences. Bientôt le bétail dépérit, un moine meurt, une avalanche emporte tout sur son passage. Autre temps autres mœurs, que faire ? Eh bien – pardi ! – réunir un tribunal chargé de trouver le coupable. La coupable, de préférence, faut avouer que l’époque n’est pas charitable avec les femmes.

Un homme plutôt trapu se lève. C’est l’avoué. Il lisse ses cheveux courts et, en levant les mains comme s’il allait commencer à prêcher, il clame :
— Du calme, messieurs, prenons cette affaire en main, dans la grâce de Dieu. C’est une affaire laborieuse. Vous savez, Clau Maissen, c’est moi qui ai considéré que ce n’était pas un mal de vous avoir parmi nous. Ce sera grâce à vous que ce cas malheureux sera résolu et que les coupables seront châtiés. J’ai insisté. Nous devons être unis en ce moment. Serrons les rangs et marchons ensemble contre l’ennemi.
— Qui entendez-vous par ennemi, Francestg ?
— J’aimerais n’avoir rien dit. Mais nous savons tous que les réformés viennent de nous mettre à l’épreuve. Qu’ils ont attisé les haines pour nous faire sortir à découvert à tout prix.
L’abbé se lève.
— Oui, vous avez raison, Francestg. Complètement. Il n’y a rien de mieux que de rester unis en ces temps de dures épreuves. Nous devons nous demander si le Tout-Puissant ne veut pas nous châtier, nous pauvres pécheurs, à cause de nos mauvais agissements.

Sur un ton légèrement rustique, nous assistons donc à une histoire qui, cela ne laisse pas l’ombre d’un doute, va mal finir. Très soulagée d’appartenir au XXIe siècle, je me dis que c’est tout de même une drôle de méthode d’obtenir des aveux par la torture. Et d’utiliser Dieu pour se débarrasser, sans autre forme de procès, de ceux qui vraiment compliquent toujours tout : les pauvres. Car oui, c’est bien ce qu’on lui reproche à la vieille Onna : de manquer de tout, surtout de la capacité de se défendre, de mendier, de ramener sa science en donnant des conseils à ceux qui se sentent forts en possédant la jeunesse (bien que faibles car dénués de la sagesse des anciens). Pauvre vieille. Le sentiment d’injustice arrive même à me faire maudire des personnages de roman, c’est dire.

L’accusée ne serait pas tombée entre les mains de l’oberkeit si elle avait mieux servi Dieu. Selon les dispositions du droit de l’empire, elle s’est rendue coupable des points suivants :
Point un : elle s’est rarement rendue à l’église. Elle n’a pas écouté attentivement et avec dévotion la parole de Dieu et n’a eu que peu de crainte de Dieu. Elle a souvent blasphémé aussi. De plus, elle n’a pas été obéissante vis-à-vis de la sainte doctrine et elle n’a pas toujours suivi les commandements de Dieu.
Point deux : il a été rapporté à l’honorable oberkeit que l’accusée a été la cause d’une avalanche.
Point trois : elle a une mauvaise réputation depuis plusieurs années.
Point quatre : elle a fait en sorte qu’il soit impossible de fabriquer du fromage.
Point cinq : elle a causé la mort d’un porc, puis de quelques génisses et vaches.
Point six : elle a failli ruiner la santé d’un homme en s’approchant de lui sous la forme d’un bouc.

Hubert Giger, l’auteur, s’est inspiré de faits réels ayant eu lieu dans les Grisons en 1675. Il ne faudra pas, bien sûr, accueillir ce roman comme un témoignage historique. Plutôt le voir comme une porte d’entrée sur une époque oubliée. Et faire des liens, toujours, avec notre présent qui connaît encore de tels débordements ou folies collectives. Une lecture détente donc, mais qui pourra devenir autre chose, pour peu que vous ayez l’envie de creuser plus loin, dans les sombres rouages de notre Histoire.

Tweet about this on TwitterShare on FacebookShare on LinkedInShare on Google+Pin on PinterestEmail this to someone

Les commentaires sont désactivés.