« Sonny » de Philippe Testa

Couverture de Sonny, de Philippe Testa

Il y a des livres qu’on ne devrait pas lire, tout simplement parce qu’on ne devrait jamais être amené à les croiser. Une lectrice française, un auteur suisse romand qui semble avoir disparu des médias depuis 2011, une maison d’édition qui n’existe plus… et puis un hasard, le conseil d’un ami, et voilà que je me retrouve avec Sonny de Philippe Testa entre les mains. Et j’avoue que j’ai bien du mal à le lâcher.

Pourtant la quatrième, en plus d’être sibylline, me paraît fort peu engageante, et surtout ne correspond pas du tout au résumé qu’on m’a fait du bouquin, sur le mode « c’est l’histoire d’un mec qui arrive à la quarantaine et qui envoie tout bouler. » Jugez plutôt :

Des babouins s’ébattaient sur la chaîne animalière. Tout paraissait si simple, si naturel. Les rapports étaient clairs, les enjeux et les résultats des luttes à l’intérieur du groupe acceptés par tous. Il n’y avait pas ces complications que quelques millénaires de civilisation étaient venus ajouter.

Autant vous dire que les babouins, moi, comment dire. Bref, je me lance, et direct je fais la connaissance de Sonny, enfin surtout de ses interlocuteurs dans un premier temps. Et la comparaison étant en sa faveur, je me prends au jeu d’éprouver de l’affection pour ce qui semble être un grand ado, un peu perdu, et pourtant déjà père de deux enfants, salarié de longue date dans sa boîte. Parce qu’il faut avouer que Sonny est entouré… de cas. Une femme en « veille de tempête », un ami qui vient de se faire larguer mais qui se la joue philosophe, un nouveau venu qui a tout vu tout connu et qui se lance dans la politique… Ça promet.

Et Sonny dans tout ça ? Eh bien il tente de s’adapter à son environnement comme nous l’indiquent les titres des chapitres : Sonny fait de la psychologie sauvage, Sonny retombe en adolescence, Sonny fait le rêve américain, Sonny gère ses pulsions, Sonny s’enfonce dans le formol, Sonny entend l’appel de la maladie…

Tentatives stériles, et Sonny finit par fuir, en Arizona. Une sorte de road trip qui le conduit de désillusions en cauchemars, de rencontres en rendez-vous ratés, plus absurdes les uns que les autres. Sonny perd pied et lui, qui croyait se retrouver en fuyant, se retrouve confronté à une réalité qui n’a plus de sens :

Dans la rue, le soleil lui fracassa le crâne. Le centre-ville était une façade. Derrière se cachaient des créatures malfaisantes, bouffies de méchanceté, avides de sang humain, se nourrissant du malheur des hommes.

Sonny s’étiole, devenant comme étranger à lui-même :

— Vous parlez de quoi ? croassa une voix que Sonny ne connaissait pas.
— Toi, tu n’es pas bien, continua l’Indien. Prends quelque chose. Tu ne vas pas t’en sortir, sinon… il y a un 7-Eleven un peu plus loin. Va t’acheter un truc à manger. Faut se remplir l’estomac. Un truc gras, ça pompe l’alcool.
— J’ai mal à la tête, dit la voix.

Je ne vais bien sûr pas vous raconter la fin, même si on l’imagine sans peine, il est de ces voyages qui n’ont pas de billet retour.

Sonny est un livre violent, sous ses airs sages. Cette descente aux enfers qui se passe devant nous est troublante, car tellement réelle, tellement crédible, tellement universelle, tellement juste qu’elle fut couronnée par le prix littéraire Roman des Romands édition 2010-2011.

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Par Amandine Glévarec

Logo de l'éditeur, Sonny, Navarino, 2009, 171 p.
ISBN 9782970045373978-2-970045-37-3