« Sirius » de Pierre Fankhauser

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À mon sens, il existe deux sortes de livres : les linéaires et les exigeants. Les deux peuvent nous emmener très loin, mais les seconds nous demandent un effort de concentration tout particulier. Accepter d’entrer dans un ouvrage, sans savoir où nous sommes, ni pourquoi, où nous allons, et comment. Faire confiance à l’auteur, le suivre sans comprendre, et sans bien sûr pouvoir poser de questions. J’aime qu’on me mène d’un point A à un point B, jouer au jeu des hypothèses et accepter d’être surprise quand tout n’est finalement pas si prévisible. Mais j’aime aussi buter dès la première phrase, et pourtant m’accrocher, pour au final avoir la satisfaction d’avoir cru ingérer le propos de l’auteur. Lire du Maupassant ou du Robbe-Grillet, les deux procurent une satisfaction, mais le goût de l’effort accompli n’a pas la même saveur. Nul besoin de préciser que Sirius se place naturellement dans la seconde catégorie.

Dès le début, le lecteur n’a qu’une question en tête : pourquoi ? Pourquoi alterner des chapitres qui nous décrivent une chorégraphie de danse contemporaine avec des rapports d’enquête concernant très clairement le massacre de l’Ordre du Temple solaire ? L’esprit humain est ainsi fait qu’il a besoin de créer des liens. Les sectes, les corps suppliciés ? Derrière ces réalités crument exposées, nous sentons que l’orage gronde.

Les pieds vers le centre du cercle, le corps du seul enfant, petit, très calciné, est allongé sur le dos entre le corps de sa mère et le corps de la première fidèle. Une balle dans la tête, deux dans le cœur, lambeaux de sac-poubelle fondus sur le visage. Différents médicaments pris, pas de respiration dans le foyer d’incendie : décès antérieur à la mise à feu du brasier.
Les pieds vers le centre du cercle, le corps de la première fidèle est allongé sur le dos entre le corps du jeune enfant et le corps de la deuxième fidèle. Une balle dans la tête, sac-poubelle sur le visage. Différents médicaments pris, pas de respiration dans le foyer d’incendie : décès antérieur à la mise à feu du brasier.
Les pieds vers le centre du cercle, le corps de la deuxième fidèle…

Outre la répétition, Pierre Fankhauser utilise d’autres procédés littéraires pour continuer à semer des indices. Avec art, il sait alterner le contenu et la forme. La qualité de rendu des interviews de la fameuse chorégraphe/danseuse est par exemple indéniable.

— Des chercheurs ont mis le doigt, ça doit bien faire un mois ou deux, sur les cellules qui provoquent le petit problème dont j’ai le grand malheur d’être affectée depuis pas mal de temps. Moi quand j’ai lu l’article, j’ai dit, j’ai dit en plaisantant mais j’ai dit : Mon Dieu, mais si je ne suis plus malade, mais comment est-ce que je vais faire ? Elle pose du sens, ma maladie, vraiment, elle justifie des choix, des choix que j’aurais certainement mis beaucoup plus de temps à justifier, ou à faire, ou que j’aurais peut-être pas faits, tu vois.

Résumer Sirius n’est pas chose aisée, ni souhaitable. Car il y a ce qui est lu et ce qui résonne en nous. Quand arrivent les réponses à nos pourquoi, d’un coup surgissent de nouvelles questions : comment ? Comment en est-on arrivé là ? La mécanique se met en branle, les pièces trouvent leur place, et la pression monte. Qui utilise qui, qui a une influence sur quoi, où se trouve notre libre arbitre et où commence la manipulation ?

La marche du Temps et les Lois évolutives des Cycles ont forcé l’Ordre ancien à se dissoudre, comme la matière brute dans le creuset. Mais ce qui est dissout doit être densifié à nouveau, sous une autre forme, dans un autre temps, car l’aventure de la Conscience n’interrompt jamais sa course et procède toujours à une phase d’assimilation avant de recommencer une Expérience à un Niveau supérieur : ce qui fut appliqué au collectif de l’Ordre ancien l’est individuellement aujourd’hui et trouve une résonance dans l’Évolution de chacun.

Enquête policière, document exhaustif, pure fiction ? En tous les cas, glaçant. Surtout au vu des évènements ayant vraiment eu lieu. Ironique aussi, en quelque sorte. Et toujours incompréhensible. Sauf pour vous. Vous qui lirez Sirius, et l’aimerez autant que je l’ai aimé.

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