« Serge le loup blanc » d’Émilie Boré et Grégoire Mabire

Serge le loup blanc, Émilie Boré

Dans ce nouvel album, Emilie Boré reprend le personnage de Serge, le loup blanc, qui œuvrait déjà dans ses Contes saugrenus pour endormir les parents (éd. Stentor, 2014). C’est lui qui semait la zizanie car il était tout blanc, tout doux et surtout végan ! Détesté par les membres de sa famille, il avait fini par claquer la porte pour devenir, quasi à son insu, star internationale, ce qui lui permit évidemment de reconquérir l’estime des siens.

Cette fois, dans cette histoire rien que pour lui, Emilie Boré laisse de côté le canevas narratif un tantinet cynique du Vilain petit canard et développe une intrigue à la morale plus convenue mais nettement plus efficace lorsqu’on s’adresse, comme elle le fait ici, aux tout jeunes enfants (4-7 ans).
Elle ne perd cependant rien de son espièglerie, bien au contraire. Elle dresse un monde radicalement manichéen dans les moindres détails et jusqu’à la caricature, ce qui est savoureux pour l’adulte que je suis ! C’est tout noir ou tout blanc. Tout en croc, ou pas du tout. Carnivore versus végétarien. Et les enfants sont sensibles à ces extrêmes, eux qui ne font jamais dans la nuance !

— Nous ne pouvons plus garder Serge avec nous. Je n’en peux plus d’aller faire le marché tous les jours au lieu de courir le gibier. Nous sommes des chasseurs Samantha ! La cueillette, c’est pour les écureuils !! Vois à quoi nous sommes réduits : planter des carottes au lieu de saigner des linottes, déterrer des radis au lieu de plumer des perdrix, faire des soupes au romarin au lieu de dévorer des lapins ! Je n’en peux plus. C’est lui ou moi.

Le point de départ de l’histoire reste le même que dans les Contes saugrenus. Serge n’a rien à voir avec les membres de sa famille. Son père craque. Serge fait son baluchon et s’en va, la mort dans l’âme. Cependant, comme ses frères loups ont tôt fait de dévorer tous les animaux de la forêt, ils crèvent de faim et le père doit élargir son champ de chasse pour trouver pitance. Au terme d’un long périple, il tombe enfin sur un troupeau de moutons. Hélas, le berger crie « au loup ! », le père cherche à se cacher au milieu des animaux immaculés… quand il est sauvé par son fils, Serge, qui le planque providentiellement sous son pelage blanc. Serge est réhabilité dans le cœur de son père et rentre à la maison… où il élabore des plats dignes des plus grands gastros – mais à base de légumes – pour toute sa petite famille d’affamés. Au final, le temps aidant, les disparités extrêmes vont se mélanger et trouver un juste équilibre, visible dans l’élaboration des menus.

Désormais, si l’on continue à faire des festins dans la famille Carnage – grâce à Serge qui accompagne toujours son papa à la chasse pour le protéger – ceux-ci sont beaucoup plus variés : potage en entrée, tournedos à la broche en plat et tarte aux pommes pour le dessert. Serge, lui, trempe son doigt dans la sauce et, de temps en temps, mange même du pâté ! Mais sans la croûte évidemment…

J’ai lu cette histoire avec ma fille de 7 ans, Eve. Je n’ai pas cédé à son « encore ! » à peine la dernière phrase lue et je lui ai posé quelques questions, histoire de voir si nous partagions le même humour car nous nous étions bidonnées mais pas vraiment aux mêmes endroits.

J’ai été étonnée de constater qu’elle ne prenait pas en compte de nombreux détails singuliers. Elle n’a pas relevé le fait que Serge passe beaucoup de temps à se peigner précieusement devant le miroir autour duquel s’étale tout un tas de produits de beauté – mais à sa décharge son frère aime cultiver sa coolitude en se recoiffant plusieurs fois par jours. Elle n’a pas non plus été frappée par la différence de régime alimentaire (pourtant bien appuyée par les illustrations) – à sa décharge encore, elle évolue dans une famille bizarre où l’on voit de tout – elle a plus été sensible au fait que les uns « mangent beaucoup beaucoup beaucoup » alors que Serge ne mange « rien » (en effet, on ne le voit jamais manger !) ou alors « de la salade, des choses bonnes pour la santé » (un jugement que l’auteure n’a pas !).
Bref, à ses yeux, ce qui importe, c’est le fait que Serge soit différent parce qu’il est blanc et que sa famille est noire. Le reste est « littérature » ! Serge, c’est même l’enfant parfait, super appliqué, qui ne dépasse jamais des clous tellement il est doux – il est mieux qu’elle en somme. Aussi, elle a éprouvé une profonde injustice, voire une profonde tristesse en voyant qu’il était rejeté par les siens. Heureusement, ça finit bien – et c’est d’ailleurs le meilleur moment du livre selon elle car Serge va pouvoir rester avec son père.

À l’entendre, la valeur morale de ce conte dépasse de loin ce que j’en espérai !

Et les illustrations dans tout ça ?

Quand je lui ai demandé ce qui l’amusait dans ce livre, j’ai eu droit à un passage en revu de tous les détails visuels de chaque page. Des bagarres des frère et sœur en arrière plan à la tête de mort qui orne le portail de l’entrée en passant par la colline insolite où broute le troupeau et bien entendu par l’immense amoncellement d’os issus des festins de la famille Carnage…

À ce moment-là, je n’ai pas pu me défausser, j’ai dû recommencer ma lecture et je l’ai fait avec plaisir !

Tweet about this on TwitterShare on FacebookShare on LinkedInShare on Google+Pin on PinterestEmail this to someone

Les commentaires sont désactivés.