« Le Royaume des oiseaux » de Marie Gaulis

Marie Gaulis, Le Royaume des oiseaux

Quelque part au fin fond d’une terre savoyarde, un lieu irréel et pourtant vrai. Un lieu fait de silence, de bois et de murmures d’oiseaux. Un lieu où tout n’est que vestiges, racines, une terre oubliée, souvenirs d’une étendue sauvage. Un lieu, un royaume, une terre comme une île, une maison comme une forteresse, une réserve familiale. Une terre tenue secrète, cachée, un lopin de terre ténue, merveilleuse, cachet d’une vie d’autrefois.

Dans cet arrière pays jurassien se cache un château, un domaine “empire“ où réside une famille comme seules ces terres peuvent enraciner. Une famille où la peinture aristocratique n’est que vernis, une famille où l’allure est le code d’une forteresse qui s’écroule, devient vétuste, royaume d’une terre qui n’est plus.

En faisant parler les ancêtres de ce château improbable, nous glissons vers une autre époque, vers une histoire où rien ne se transmet mais où tout est profondeur, cicatrices, non-dits et reconstructions.

Malgré mon désir de croire, je n’ai retrouvé aucun de ceux que j’aimais, partis avant ou après moi, même dans la promiscuité de la chapelle, os dormants et pourrissants côte à côte, ce qui faisait notre personne, envolé, et c’est peut-être une consolation, après tout, que de se découvrir si légers : ce sont les vivants qui imaginent le poids des morts, leur permanence, leurs exigences même, mais si nous pouvions leur dire que plus rien n’a d’importance et qu’ils doivent vivre sans béquilles, sans attelle, sans le joug du devoir, ils se redresseraient et vivraient enfin, respirant, jouissant, comme nous ne l’avons pas fait, toujours inquiétés par le passé et bercés par une fallacieuse promesse d’immortalité.

On rentre à pas feutrés, une retenue comme pour mieux s’imprégner de cette demeure où le crépi se lézarde, où les bruits de canalisation sont les répliques d’une discussion jamais abordée. On entre et on regarde la vie s’écailler, ternir les jours qui passent. Et cette langueur devient un vrai décor, une ode aux personnages qui voyagent entre ces murs. Elle devient une photographie aux rebords dentelés et à la couleur sépia, une image d’une autre époque sur laquelle on aime revenir, se retrouver, son repère, son île de souvenirs, son berceau d’humanité.

On découvre les aïeuls qui ornent les murs, ceux qui parlent, écrivent, ont décoré ces murs de leurs forces, ce royaume, leurs vies. On écoute les légendes qui courent dans un murmure, de couloirs en couloirs, comme un souffle sauvage d’une terre inconnue que seuls les indiens ont conquise. On marche dans les pas de Lamartine ou d’un Rousseau lorsqu’on s’aventure dans le jardin, poésie végétale. On ressent Jane Austen affrontant ses propres tourments face à l’aristocratie et la charge qui pèse sur les épaules. On entrevoit Emilie Brontë et ses silences qui se transmettent comme une filiation à jamais interrompue, un cri dans le hurlevent. On ressent l’époque de Virginia Woolf et sa ténacité à être une femme libre face au pendant d’un mari imposé par une famille issue de la bonne société américaine. Puritanisme contre Dolce Vita. Terre indienne en terre savoyarde.

C’est une narration, une psalmodie, un récit chanté, dynamique comme l’est tout récit des origines, vivant, immédiat. C’est un message aussi, envoyé à travers les airs, à travers l’écorce, dans l’impalpable réalité des vibrations, un message qui m’est adressé à moi et dont je suis la seule dépositaire, sans trop savoir qu’en faire : serait-ce, à peine voilée, une injonction à témoigner, à explorer plus avant la piste indienne, à remonter le cours du temps ou même, de façon plus évidente, à faire moi aussi le voyage d’est en ouest jusqu’à la réserve du Wisconsin, pour retrouver celui qui me parle ainsi au creux de l’oreille ?

Le Royaume des oiseaux de Marie Gaulis ne se raconte pas. Il se vit. Il oscille entre une histoire, une légende venue d’un autre pays où les hommes étaient chasseurs, cueilleurs, indiens d’Amériques, une contrée à jamais mise en réserve, et une beauté sauvage, une histoire où les objets ont une âme, les murs parlent, les pièces de ce château sont aussi capitales que les êtres qui le composent. Tout est vie, tout est primitif dans un texte où la poésie se mêle à la littérature. On s’y love, se repaît, se terre. On rencontre nos aïeuls qui volent vers d’autres cieux comme ce vol d’oiseaux sauvages qui se posent sur une île, un royaume, qui laissent leurs empreintes en y construisant leurs nids et retournent aux beaux jours peupler d’autres terres.

Ce qu’il restera, bien après nous, ce sont les pierres, couvertes de mousse, lézardées ou descellées. Les pierres sont résistantes, elles s’adaptent, supportent la pluie, la neige, le vent. Et même si les toits s’écroulent, ce qu’ils finissent par faire — on ne connaît pas de monument très ancien qui ait gardé sa toiture, les temples laissent passer l’air et la lumière — demeurent longtemps, plus longtemps que nos vies, celles de nos aïeux et celles de nos héritiers, les murs avec leurs traces de fenêtres et de portes, les tours, les escaliers qui ne mènent plus qu’à la vaste trouée du ciel.

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Par Sabine Faulmeyer

Logo de l'éditeur, Le Royaume des oiseaux, Zoé, 2016, 125 p.
ISBN 9782889272976978-2-889272-97-6

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