Rencontre avec Roland Buti

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Dans le cadre de notre collaboration avec l’association Tulalu!?, nous vous proposons la retranscription partielle de la rencontre avec Roland Buti.

Pierre Fankhauser – Vous en faites beaucoup, des rencontres autour de votre livre Le Milieu de l’horizon ?

Roland Buti – Oui, ça fait environ une année et demie que je tourne dans des rencontres de tous types. Le week end dernier j’étais à Glaris pour le carnaval, pour la traduction en allemand.

P. F. – Pouvez-vous nous expliquer la phrase qui est en exergue : « Nous estimons que chaque jour de beau temps qui s’écoule est un pas vers la catastrophe » ?

R. B. – Cet exergue est authentique, on le retrouve dans la gazette de l’époque. Mon livre est construit comme une tragédie et dans la tragédie la première règle est simple : on sait que ca va finir par une catastrophe, par la mort. Il y a une unité de lieu, tout se passe dans la ferme, il y a une unité de temps, c’est l’été 1976, puis une unité d’action avec cette femme qui arrive, va faire éclater le noyau familial et va ainsi faire passer le narrateur – Gus – de l’enfance à l’âge adulte. Comme dans la Grèce ancienne, on retrouve le soleil implacable qui tape sur la tête des gens, qui exacerbe les sentiments, et le destin qui pèse sur les individus jusqu’au dénouement, tragique.

P. F. – C’est un ciel de carton, compact…

R. B. – Comme j’avais choisi de mettre en place l’action au cours de l’été 1976, je me suis beaucoup amusé à décrire les effets de la sécheresse sur la nature, une nature un peu simplifiée, sans les feuilles, sans tout ce qui fait un peu vibrer et tenir les choses entre elles. La nature devient un paysage qui est réduit au trait de plume, aux éléments juste essentiels. J’ai essayé de décrire mais sans faire de descriptions, d’ailleurs je peux le dire maintenant : les deux seules phrases de description pure sont de Flaubert, et non de moi. Elles avaient d’ailleurs été reprises par Perec. Personne ne voit ça de toutes façons (rires). En fait, je ne cherchais pas la description, mais plutôt une ambiance épurée. Certaines personnes très intelligentes qui ont lu le livre m’ont dit que j’avais une conception très leibnizienne de la nature, car il y a cette conception des essences et chacune poursuit son but sans forcément former un tout. Mais bien sûr je ne pense pas à tout ça quand j’écris (rires).

P. F. – Votre personnage s’appelle Gus, Auguste Sutter, pourquoi Sutter d’ailleurs ?

R. B. – J’ai choisi dans le bottin du téléphone un nom bernois parce qu’il s’agit d’une famille originaire du Canton de Berne qui s’est déplacée dans le Canton de Vaud. Le diminutif, Gus, vient du fait que j’aime bien les histoires où les héros ont des noms courts. En tant que lecteur, j’ai des souvenirs atroces de romans russes ou japonais, où tous les personnages ont des noms qui se ressemblent, et on finit par ne plus savoir qui est qui. L’homophonie avec le August Suter de Blaise Cendrars dans L’Or est un pur hasard, malgré ce qu’en pensent certaines lectrices. Après, Gus ça fait sens aussi parce que ça rime avec gugusse, le gars qui compte pour rien, et mon narrateur est justement à un âge où il aimerait être pris au sérieux. Le problème est que sa mère ne va l’appeler Auguste qu’une seule fois dans le livre, au moment où elle part, peut-être pour lui signifier qu’il doit maintenant devenir un homme. Auguste est un prénom assez paradoxal car c’est un nom d’empereur bien sûr, mais c’est aussi un nom de clown. Pour Sutter, c’était une façon de rendre hommage à ma famille, qui elle-même s’est déplacée du Canton de Berne au Canton de Vaud en 1906, car c’était le seul moyen de devenir propriétaire de petites exploitations. J’ai des souvenirs d’enfance très précis de vacances passées chez des cousins, et finalement la ferme ou le village que je décris dans mon livre existent vraiment.

P. F. – Le village qui est près de Possens ?

R. B. – Alors pas du tout. Le village, c’est Treytorrens près de Payerne. Possens, c’est un jeu avec moi-même, en fait je m’amuse à le citer dans chacun de mes livres. Donc les noms des rues citées dans mon roman existent pour de vrai, la rue des abeilles ou la rue des trois-décis qui conduit du Temple au café. Le réservoir existait jusqu’il y a deux ans. C’est finalement une histoire familiale. Par exemple le valet attardé – Rudy dans le livre, Rudo dans la réalité – me fascinait quand j’étais gamin. Et puis la femme du cousin était effectivement partie avec une autre femme, mais finalement on n’en parlait pas trop, il y avait une sorte d’hypocrisie sociale dans ces années 80.

P. F. – Donc pour en revenir au nom du héros, il n’y a pas de rapport entre Sutter et sous-terre ?

R. B. – Non, non pas du tout (rires). Au cours de cette sécheresse, il y a deux moments qui sont des rites d’initiation, et qui sont liés à l’eau. Il y a le moment où Cécile se baigne avec la mère, qui est la seule qui n’a pas de nom, et quand d’un coup cette dernière sort de l’eau alors elle n’a plus ses allergies qui jusque là l’empêchaient de respirer. Je m’étais renseigné sur les troubles somatiques liés à une vie qui n’est pas celle que l’on veut, en l’occurrence une homosexualité non assumée, et ça se manifeste souvent par des troubles respiratoires. Auguste aussi finalement vit la même histoire, puisqu’il a sa première expérience sexuelle dans le réservoir, où l’on descend par un long conduit, un peu comme dans un ventre maternel. Quand ils sortent de là, avec son amie, un peu comme après une seconde naissance, alors le ciel est différent, tout a changé. C’est un peu le passage de l’âge d’or à l’âge de fer.

P. F. – Le ventre de la terre a été fécondé par la semence de Gus ? Il y a un côté mythologique.

R. B. – Alors je n’aime pas que vous insistiez là-dessus (rires), il y a toujours le doute de se demander si on en a trop dit. Mais c’est sûr que je pense que pour Gus c’est une expérience assez insatisfaisante, qui peut expliquer pourquoi il sera célibataire dans l’épilogue. Je crois que ce qu’il vit pendant cet été 76 est assez traumatisant, d’ailleurs il y a cette scène où il bat, pour des raisons futiles, son amie Mado, parce que la féminité lui pose problème.

P. F. – Et le cheval, pourquoi l’avoir appelé Bagatelle ?

R. B. – Il faut dire que c’est un roman qui est assez sexué (rires). J’ai un ami psychiatre qui m’a fait une analyse du livre en trois pages, franchement c’est assez obsédé. Mais c’est l’ambiance d’un roman caniculaire où l’on passe de l’enfance à l’âge adulte.

P. F. – Il y a un personnage qui n’en est pas vraiment un, la poussinière créée par le père et où les poulettes vont mourir tout au long de l’été. Pourquoi cette idée ?

R. B. – Parce que mon cousin s’était lancé dans l’élevage de poulets ! (rires) Une des manières de faire survivre les petites exploitations est de se lancer dans des projets de ce genre. Je trouvais intéressant dans mon livre de montrer le passage entre l’agriculture traditionnelle – le père a un discours très suisse sur une paysannerie mythologique, de rêve, où le paysan est libre sur sa terre, limite autarcique – et une production industrielle liée à une réalité économique. Naturellement le père fait ça un peu malgré lui, surtout que le grand-père – même s’il ne se mêle plus des histoires du domaine – regarde tout ça d’un œil un peu circonspect. Quelque part quand la canicule puis l’orage vont décimer les poulettes, le père va se dire que c’est un juste retour des choses, la nature reprend ses droits sur ce qui n’était pas naturel.

P. F. – Vous en faites une sorte de héros-paysan, de ce père ?

R. B. – Naturellement en écrivant ce type de livres, l’écueil à éviter est d’en faire un roman paysan, qui est un genre en soi. En somme quelque chose qui soit un peu trop ancré dans le terroir, par exemple des mots de patois ou des descriptions des activités liées au métier. J’ai essayé d’échapper à cet écueil par la mise en place d’une narration un petit peu plus complexe, avec le narrateur adulte qui raconte son enfance, avec du recul. Il n’y a pas de discours particulier sur la paysannerie ou sur l’agriculture.

P. F. – C’est assez manichéen, les hommes d’un côté, les femmes de l’autre.

R. B. – Oui mais je crois que ça se passait vraiment comme ça dans les années septante. D’accord il y avait eu 1968, peut-être plutôt 1972 en Suisse d’ailleurs, mais on retrouvait toujours ces séparations dans différents milieux, et aussi cette difficulté à parler des sentiments. On peut se dire que ce sont des paysans qui n’arrivaient pas à communiquer, mais finalement dans un milieu urbain des années septante en Suisse, c’était la même chose, il y avait une sorte de pudeur dans les discussions. Qu’un enfant dise ce qu’il ressent à son père, ou l’inverse, c’est vraiment quelque chose de très moderne. Je ne me suis pas dit que j’allais faire un roman où j’allais montrer la brutalité des paysans qui ne communiquent pas parce qu’ils ne sont pas très cultivés (rires).

P. F. – Pourquoi cette thématique justement? Bon je m’attends à ce que vous me parliez de votre cousin (sourire).

R. B. – Au départ, je crois que c’est vraiment à cause des sensations que j’ai vraiment pu ressentir physiquement, les odeurs, les animaux, avec mon regard extérieur de citadin. Quand on se demande ce qu’on va écrire, on va chercher au fond de soi, et c’est ce genre de sensations et d’idées qui sont remontées. Et puis l’histoire se construit après. Quand j’ai démarré, je n’avais pas de plan préétabli, d’ailleurs j’ai commencé par écrire la dernière scène. J’avais envie de caser cette scène – la vente de la ferme – alors j’ai essayé différentes choses, puis je me suis dit que j’allais faire un flash-back pour expliquer pourquoi on liquidait quelque chose d’aussi ancien, et alors ces sensations me sont revenues. Très progressivement, les éléments me sont venus les uns après les autres, l’été 1976, l’arrivée d’une femme, etc. Et puis ensuite, avec mon Mac, j’ai pu déplacer les événements. J’écris comme ça, et après je remplis les cases vides.

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