Rencontre avec Philippe Rahmy

rahmy

En collaboration avec l’association Tulalu, nous vous proposons de découvrir une retranscription partielle de l’entretien qui a eu lieu le 6 octobre 2014 entre Philippe Rahmy, auteur de Béton armé, et Pierre Fankhauser, animateur de Tulalu et auteur de Sirius.

Pierre Fankhauser – « J’ai plus de 40 ans, je n’ai jamais voyagé. » Jamais voyagé ?

Philippe Rahmy – Qui parle ? Philippe a beaucoup voyagé, j’ai toujours voyagé. Le narrateur de Béton armé, lui, est dans une situation propre et particulière, une extrapolation qui m’aurait pu être promise si le cocktail de mes gênes avait été différent. J’ai de fait beaucoup voyagé… Je suis allé en Chine avant ce séjour. Je suis plutôt un voyageur contrarié, comme un écrivain contrarié, car je me blesse à tous les coins de table, à tous les coins de rue, mais ces blessures forment comme une rythmique de l’existence, qui se fond dans les projets de tout un chacun. Ça m’a permis peut-être de me durcir, de vouloir y échapper, à cette rythmique. Poème d’abord – c’est sans doute ce qui m’a dirigé vers la poésie, cette rythmique –, blessure, hôpital, convalescence, effondrement des sens, perte du texte, tête contre le mur, restauration, repartir, etc. Tout cela dans un temps rapproché, trois à quatre fois en une année. L’envie de voyage formait un contrepoint à cette rythmique binaire et rapprochée. Comme d’imaginer le temps long. Le voyage, c’est comme d’imaginer écrire un roman. Comment, d’une rythmique heurtée et très tranchée, binaire , imaginer une sinusoïdale qui parvient à amortir les blessures et à ne pas produire des césures dans le flux du travail en cours. Comment mettre le corps sous cet horizon-là ? Comment s’imposer une rythmique mentale qui oppose un démenti à une rythmique physique ? Donc, je n’ai fait que voyager.

P. F. – J’avais personnellement pris votre texte comme une autobiographie… J’étais tombé dans le panneau… Le mécanisme littéraire a donc fonctionné. Le je, très présent, sans s’imposer, entoure le lecteur. Donc bravo. Vous dites qu’enfant, les mots ont été vos bras et vos jambes. Comment le « faire faire » à travers les mots a-t-il fonctionné pour devenir le socle de votre écriture ?

P. R. – Je suis quelqu’un de gentil et je suis malheureux quand je n’ai pas le sentiment que ceux qui m’entourent ne sont pas dans une bienveillante inattention à mon égard. Dans une bienveillante distance. La maladie y joue sans doute un rôle. Ce sentiment d’illégitimité a sans doute été un moteur très fort. C’est un sentiment qu’on connaît tous, mais que j’ai cultivé volontairement et surtout involontairement, qui m’a été imposé, qui a pris une place considérable. Cette peur basique de ne pas être aimé a dû se prendre dans l’émerveillement des premiers balbutiements et le constat de l’émerveillement qu’on produit sur nos parents parce qu’on fait quelques glossolalies. Ce désir de « faire faire » quelque chose, cette force performative du langage, était immédiatement humanisée, ou rendue plus tendre, assouplie, par ce besoin d’amour. Je n’avais pas envie de « faire faire » des choses aux gens, mais de me présenter sous un jour qui me rendrait aimable, dans mon esprit.

P. F. – Est-ce qua ça fonctionne, avec vos livres ? Vous sentez-vous mieux grâce à vos livres ?

P. R. – Non… Je me sens dramatiquement moins bien (rire). Parce que je parlais là des premières peluches, il y a eu une trajectoire entre les deux. Et le besoin d’amour, au moment où on commence à lire, disparaît, parce qu’on a envie d’écrire alors qu’on lit. J’ai retrouvé mes premiers livres d’histoire et de géographie, dans l’un de mes déménagements et, chaque carte, je l’avais redessinée… Je ne supportais pas même les cartes. La réalité présentée était telle qu’elle était, mais ma volonté de contradiction – qui me définit à la base, je suis contradicteur né – me faisait changer les noms, les formes de ces pays. Cet esprit de contradiction est stérile en soi, mais quand il appelle le désir de rentrer dans le jeu, de produire des formes, il n’a plus de fin. J’éprouve aujourd’hui une peine infinie à lire… Je ne devrais pas le dire… Je lis beaucoup, mais je n’aime pas ça.

P. F. – Pourquoi donc ?

P. R. – Parce que j’écris tout le temps en lisant. Je n’arrive pas à avancer. La moindre phrase, je l’analyse, je me demande comment c’est fait. Puis arrive une autre phrase, qui entre dans un rapport métaphorique et sonore avec la précédente, alors je n’en sors pas. Et, après deux heures, j’ai lu trois ou quatre pages, Et je me fous éperdument de l’histoire. La force narrative passe au second plan, seule reste la charge poétique et alors je suis dans l’objet de la phrase, dans le langage, et je suis pris de cette folie, je me dis que le langage pourrait exister pour lui-même, et je retourne à Blanchot, à Laporte… Je vois Laporte qui est à l’affût, qui dit que « le langage va peut-être se produire un jour ou l’autre. Je vais mettre en place un dispositif, comme dans une partie de chasse, qui va attirer le langage. Plus j’approche, plus j’écris, plus le langage se rétracte. » C’est dans ces moments d’abattement, quand on sent que le langage fuit, s’échappe, que viennent alors les mots. C’est dans ce jeu, dans cette danse de traque et d’affût, d’attente et de ruse, que se produit pour moi l’écriture. Lorsque je me plonge dans Jules Verne, ou n’importe qui, je reviens immanquablement à cette obsession de chercher le langage pour lui-même, avant de me laisser prendre par le texte dit.

Donc, la lecture n’est jamais un plaisir. Je ne voudrais pas que ça en devienne un. Ce que je recherche dans le miroir de cette expérience de lire, tout le temps, qui n’est pas du tout un rapport masochiste à la littérature, c’est qu’au moment d’écrire, le plaisir ne soit pas là non plus. Mais de trouver cet instant où se produit cette déconnexion, ce découplage entre celui qui traque le langage et le langage peut-être en train de se produire. Ce moment où on échappe, dans ce « je » flottant à l’attraction, à la masse de ce qu’on sait et cherche et à la masse énorme de ce qu’on ignore et que ces masses-là se neutralisent pour un instant et qu’on se faufile pour un instant avec cette voix. Que pour un instant ne se pose plus la question de la légitimité, de l’origine ou du but, du genre narratif, mais qu’elle se produise, qu’elle produise une sorte de suture entre tous ces blocs de lutte dépareillés pour essayer de créer un texte. Cette voix n’est pas le texte qu’on voudrait dire, elle est seulement cette sorte de cicatrice qui fait qu’en ricochant d’un bord à l’autre de tout ce qu’on a accumulé en soi, on finit par trouver un texte. C’est très mental, mais dans une ville comme Shanghai, ces blocs accumulés deviennent la réalité qu’on a face à soi, qui remplace pour un temps les textes qu’on transporte. Il y a tant de textes qui moulinent l’exotisme, d’énormes clichés affreux. Il faut rentrer dans cette masse-Shanghai qui apparaît comme exotique, d’abord parce qu’elle appuie sur ces endroits qui sont ces acquis qu’on porte, qui sont ces textes qui nous nourrissent, qu’on refuse, qu’on accepte, etc. C’est face à cela, face à cette réalité exotique, stupide, creuse, connotée que je me suis bien entendu, avec laquelle je me suis amusé.

P. F. – Plutôt que de plaisir ou de déplaisir devant l’acte d’écrire, pourrait-on parler de présence ?

P. R. – La présence appelle la mystique, d’une certaine manière, ça appelle Jaccottet, la poésie, Bonnefoy… Il y a une entropie si grande dans la cathédrale de la présence que le surgissement que je cherche tente aussi de se défendre des textes que j’aime le plus, et qui sont ces textes de la poésie de la présence, par exemple la poésie de Jacques Dupin, qui m’a beaucoup accompagné dans cet impossible recouvrement, cette folie pongienne d’épaisseur du mot, de vouloir bourrer le mot au point lexical où il déchirerait la page et roulerait sur la table… Cette matérialité du langage, j’ai adoré la côtoyer dans les textes des autres, mais je n’y pense pas en écrivant. Je serais plutôt attiré par Onetti, par une sorte de présence à travers une sorte de folie, de pouvoir produire une réalité qui ne soit pas alternative, mais une recréation de ce qu’on a avec l’arme de désamorcer le sérieux de la restitution poétique de la réalité. C’est la même obsession forcenée de produire un langage qui fasse plus que de nommer et devienne un élément parmi les autres et donc que la question ne se pose plus de savoir si c’est la réalité ou la fiction. Que cette évidence-là ne soit pas hissée au rang de la mystique par la poésie de la présence mais soit au contraire démultipliée par une quête qui soit par certains aspects folle, qui use du mensonge, de la ruse, du rire, de la mauvaise foi, de l’appel désespéré du besoin de consolation et qui, parcourant ces registres, ne se pose pas, mais produise au bout du compte une sorte de présence qu’on ne puisse pas figer dans la définition de la présence. C’est sans doute encore mon esprit de contradiction qui joue là…

P. F. – Ainsi, vous étiez là, sans cet arsenal de textes et de références… Il y a une présence à un lieu, à un moment, et c’est tout à fait remarquable dans votre livre. Mais comment êtes-vous arrivé et comment s’est passé le trajet ?

P. R. – Je reprends à cette notion de présence. Ce qui s’est produit là-bas, ça a été une présence physique, érotique, une évidence cellulaire. C’est ce qui s’est produit quand j’y suis allé en 2010, pour l’exposition universelle. C’était un voyage touristique sans autre but. Et le dernier jour, quand j’ai dû partir, reprendre l’avion, j’ai eu un coup de cafard sans commune mesure avec ceux que l’on vit habituellement. J’étais anéanti. J’avais l’impression d’avoir raté quelque chose d’essentiel. Mais quoi ? Il y avait quelque chose qui m’avait pris par la nuque et m’avait écrasé, à l’endroit même où naissent les textes. On ne sait pas ce que c’est. La présence de la ville a été une présence qui m’a essoré. Je suis rentré en Suisse, et j’ai décroché une bourse pour une résidence d’écriture. Mais Pro Helvetia n’avait pas d’antenne en Chine à ce moment-là, et j’ai donc fait mon pèlerin sur Internet. Je suis arrivé à cette association, à Shanghai, qui invite des écrivains du monde entier, chaque année, pour faire bonne figure, pour être le paravent présentable de la politique chinoise. Les Chinois appellent cela « l’homme blanc en vitrine ». J’avais oublié ma tristesse. Mais je fonctionne par mission. Et je devais y retourner.

C’est ainsi que j’ai rechaussé mes bottes, que j’ai débarqué dans cette structure étatique, dans une maison à la Autant en emporte le vent, dans une espèce de beauté post-colonialiste déchue qui renaît. Tous les deux ou trois jours, je devais retourner dans cette maison et y rencontrer des écrivains, des journalistes. Ce contexte très verrouillé, où la parole était difficile, a constitué une déception dans mon voyage. Mais, en même temps, je voulais créer des passerelles, avec une frustration croissante… Cette frustration ne représentait pas la raison de mon retour en Chine, je ne voulais pas connaître les arcanes du parti communiste néolibéral chinois.

Par effet de contrecoup, il y a eu le retour à la rue. Et j’ai dit que je voyageais beaucoup, mais j’ai un peu menti. Oui, je voyage beaucoup, mais souvent, à cause de ma santé, je reste dans une chambre et mon excursion se limite à la superette du coin… Or, là, je suis réellement sorti, je suis allé dans la rue. Et j’avais la chance d’être en fauteuil roulant et d’être un animal étrange. Je vis à un mètre du sol, comme les animaux, les enfants, les mendiants. Et j’étais là un occidental, mais pas vraiment à la fois, pas un homme d’affaires, plutôt quelqu’un qui s’incruste, qui est monté sur roulettes, comme on peut pousser une table ou une chaise. Alors, je n’ai pas fait ma mijaurée, je me suis laissé emmener, sans savoir où j’allais. Et c’était fantastique. On est dans une disposition mentale qui ne cherche pas le sérieux, qui cherche la surprise. Cette disponibilité-là était neuve pour moi, parce que je suis très à l’abri de mes textes, je fais attention de ne pas me blesser et, soudain, je faisais confiance à 15 millions de gens. Cette euphorie-là m’a attrapé. J’étais possédé par cette ville qui m’a digéré sans se rendre compte que j’étais là…

P. F. – Il y a une dimension érotique…

P. R. – Oui, je me disais parfois que je devenais fou. J’ai eu un sentiment érotique, des pulsions pour des lampadaires, des papiers gras… (rires) Ça devenait onettien. Les mondes s’emboitaient les uns dans les autres et il y avait une sorte de spirale qui attirait la personne qui vivait cela, celui qui se disait « je dois encore l’écrire » dans un autre monde. Et cela toujours nourri par un érotisme qui se moque de la fatigue, des douleurs, etc. J’essaie donc de convaincre ma femme que Shanghai, c’est bien… (rires)

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