Rencontre avec Noëlle Revaz

Noëlle Revaz à Tulalu!?

Pierre Fankhauser – Dans Efina, vous avez décidé de laisser une grande place aux lettres, envoyées ou en cours d’écriture. Pourquoi avoir choisi ce mode épistolaire pour parler de la relation amoureuse entre Efina et T. ?

Noëlle Revaz – C’était quelque chose de spontané pour moi d’utiliser la forme épistolaire. C’est d’ailleurs une semi-forme épistolaire puisqu’il y a des lettres dans tous leurs stades d’évolution. Quand on écrit un texte, il n’y a presque jamais un premier jet pur, on tourne les mots, on les écrit, on les efface. J’ai essayé de rendre ces hésitations, et puis je me suis rendu compte que c’était un moyen pour moi d’introduire le monologue, ou du moins une certaine forme de « je ». Je me suis aperçue aussi que ce livre arrivait à un moment, dans mon parcours d’écrivain, où j’arrêtais d’écrire des monologues pour passer à la troisième personne. C’est comme un livre hybride entre un monologue, qui n’en est pas un puisqu’il s’agit de lettres, et le récit qui prend le dessus. Les deux s’entremêlent. C’est ce que j’ai observé après, mais sur le moment j’avais simplement envie d’utiliser encore une fois cette première personne et d’exprimer une intériorité.

P. F. – Le « je » s’accrochait à vous ?

N. R. – Oui, mais c’était très différent de mes textes précédents parce que j’avais beaucoup travaillé le monologue, mais il s’agissait toujours de monologues oraux, que ce soit dans mon premier roman ou pour de petits textes pour la radio qui ne sont pas encore publiés. Il y avait des narrateurs assez naïfs qui parlaient de façon très spontanée, en disant « je ». Ensuite, j’ai écrit Quand Mamie, ce que j’ai appelé un monologue à plusieurs voix. Puis j’ai écrit Efina. Il y avait une sorte de logique pour sortir de ce « je » et tenter de prendre plus de distance. C’est aussi une façon d’exister en tant qu’auteur, parce que – quand on écrit un monologue – j’ai l’impression que l’on peut très bien disparaître derrière son personnage, très bien se fondre en lui. Quand on écrit à la troisième personne, on commence à devoir exister, à avoir une position en tant qu’auteur.

P. F. – Nous avons tous en tête Rapport aux bêtes qui est un travail remarquable. Comment est-ce que vous habitiez cette voix ?

N. R. – Je me suis aperçue très récemment que cette langue que j’utilisais dans les monologues était en fait un français que je parlais dans mon enfance, avec la vivacité du Valais où j’ai grandi. Certaines tournures, certaines expressions, me viennent directement de là. Je les ai retravaillées en les mélangeant à des choses plus littéraires. Mais le rythme, la musique, de mes monologues viennent directement du français que j’ai dans la tête. Je suis partie de ce matériau pour Rapport aux bêtes et pour les petits monologues qui ne sont pas encore publiés. Cette musique m’a accompagnée très longtemps, je pense qu’elle était encore dans Efina, même de façon très cachée. Ensuite, je crois que j’ai fait un pas plus loin.

P. F. – C’est vrai que dans Efina il y a peut-être quelques réminiscences de Rapport aux bêtes, par exemple l’ordre des mots qui n’est pas forcément celui que l’on attend.

N. R. – Ce sont des textes que j’ai vraiment écrits en les écoutant. Tout passait tout le temps par l’oreille. Pour moi un texte est terminé quand il sonne bien, quand il n’y a pas de rythme bancal.

P. F. – C’est quoi un rythme bancal ?

N. R. – C’est justement ce rythme dont je pense qu’il vient de mon enfance, qui vient d’un certain français que je parle et que je retravaille. Il y a une certaine cadence qui est harmonieuse et il y en d’autres qui ne le sont pas. C’est difficile à expliquer mais je crois que tout le monde le fait, en fait. Quand on écrit une lettre, on la relit toujours pour savoir si ça sonne bien. Chacun a son rythme.

P. F. – C’est vrai qu’on entre dans l’atelier du rédacteur de lettres, qui essaye des tournures, qui voit si ça fonctionne. Du coup Efina m’a donné l’impression d’entrer dans votre laboratoire. C’est un peu comme si vous nous invitiez dans votre travail d’écriture. Était-ce une manière pour vous d’exposer les coulisses ou étaient-ce des coulisses déjà travaillées pour être exposées ?

N. R. – Ce sont des coulisses qui sont travaillées pour être exposées mais en même temps c’est l’exposition du va-et-vient mental qui existe quand on travaille un texte. Il y a un choix de mots, on hésite, on évalue par rapport au contexte, aux convenances. Comment intervient la politesse, comment le dialogue s’articule, comment on se positionne par rapport à une autre personne. Efina était aussi une réflexion sur la communication, sur ce qu’on dévoile, sur ce qu’on cache. La lettre dans Efina est un peu la métaphore de la personne, elle la représente donc il faut la façonner car c’est un peu comme une identité.

P. F. – C’est un peu comme le travail d’un écrivain qui façonne un personnage ?

N. R. – Tout à fait. Souvent les gens s’étonnent car ils me disent que je change de style à chaque livre, mais pour moi c’est normal puisque je cherche mon identité, j’essaye donc plein de choses.

P. F. – Et avez-vous l’impression de trouver votre identité ?

N. R. – Je n’ai pas vraiment envie de la trouver (rires).

P. F. – Alors pourquoi la chercher ?

N. R. – Parce que c’est une façon d’avancer. Si je la trouvais, je chercherais autre chose. Je crois que c’est possible de trouver une identité où l’on se sent bien pour un certain temps. Mais j’espère continuer à changer et à évoluer. Quand j’ai écrit Rapport aux bêtes, il y a déjà plusieurs années, je pensais que je ne pourrais pas écrire autrement, que jamais je ne pourrais écrire en français correct (rires). Et puis j’ai complètement tourné le dos à ce livre et désormais ce sont totalement d’autres choses qui m’intéressent.

P. F. – Votre motivation, quand vous commencez un nouveau livre, est finalement de savoir ce que vous allez découvrir ?

N. R. – Oui, c’est exactement ça. En général, les romans ont pour point de départ des personnages qui m’interpellent, quoi que ce n’est pas exactement le cas dans L’Infini livre. Je me demande ce qui va arriver à un personnage et comme je ne veux pas réfléchir dans le vide, j’écris.

P. F. – Ça se passe comment de réfléchir en écrivant ?

N. R. – On écrit et puis on a des surprises, on découvre des choses, il y a des évènements inattendus qui surviennent.

P. F. – Des choses non prévues qui arrivent à vos personnages ou plutôt une thématique qui émerge ?

N. R. – Oui, des thématiques. Par exemple dans L’Infini livre je voulais écrire sur le monde du livre et j’ai soudain écrit quelque chose sur la musique. Ce n’était vraiment pas du tout prémédité. C’est un thème qui tombait du ciel et qui m’a suivie pendant plusieurs chapitres. Souvent, je mentionne aussi un personnage et il finit par prendre une importance plus grande que ce que j’avais pensé. Dans Rapport aux bêtes, par exemple, c’est le cas de l’ouvrier. J’avais prévu un couple de paysans, mais dès le début j’ai mentionné cet ouvrier. Et j’ai alors été attirée vers lui, curieuse de ce qui allait lui arriver. Grâce à lui, j’ai pu déployer toute l’histoire qui aurait sinon pu être trop fermée.

P. F. – Dans Efina, vos personnages sont toujours dans le déni, pourquoi avoir choisi d’écrire cette histoire d’amour à reculons ?

N. R. – Ce livre est parti d’une situation réelle puisque j’avais vu au théâtre un acteur fantastique et ce n’est qu’à la fin que je me suis rendu compte qu’il interprétait les deux rôles, et qu’en plus je le connaissais de vue. Cette scène m’a trotté dans la tête quelques temps et puis j’ai eu l’idée de ces lettres. Mais je n’avais vraiment pas envie d’écrire un roman d’amour, c’est délicat et puis c’est un thème rabattu, pas très excitant. À travers les lettres, je voulais découvrir une autre façon pour un homme et une femme de se côtoyer, sans qu’il y ait de l’amour. Finalement, il y a quand même de l’amour, mais les personnages restent aveugles. Ce serait comme un monolithe autour duquel ils tournent mais en le niant.

P. F. – Dans Efina, mais aussi dans L’Infini livre, le thème de la représentation est très présent.

N. R. – Dans Efina, la langue utilisée, assez ampoulée, est aussi une représentation car les personnages se cachent derrière elle, et on sent qu’ils ne sont pas sincères dans leurs lettres. La représentation théâtrale montre aussi que les personnages ont du mal à ne pas interpréter un rôle. C’est vrai que c’est un thème qui revient souvent dans mes textes, j’aimerais savoir pourquoi il m’intéresse autant. Il y a toujours le lien entre ce qu’on est à l’intérieur et ce qu’on montre à l’extérieur, la profondeur et la surface.

P. F. – Dans L’Infini livre, la surface est primordiale puisqu’il ne viendrait à personne l’idée de feuilleter un livre. Comment vous est venue l’envie de démonter le système médiatique autour des livres ?

N. R. – L’idée m’est venue par une image. J’étais chez quelqu’un qui ne lit pas et qui n’a qu’un seul livre dans son salon. J’ai regardé ce livre avec les yeux de cet ami, presque avec tristesse car je savais que le livre était là comme un objet posé, qu’il n’avait jamais été ouvert et qu’il ne serait jamais ouvert. Ça m’a vraiment frappée de pouvoir ainsi changer de point de vue, de regarder un livre comme un assemblage de papier et de carton, couvert de signes sans signification. À ce moment là, j’étais justement en train d’essayer d’écrire un texte qui se passait dans l’univers de télévision, un peu futuriste. Cette image du livre m’a permis de féconder ce texte. J’ai tout repris depuis le début, en prenant de nouveaux personnages, en imaginant un monde où les livres ne sont pas ouverts, où ils occupent juste une place matérielle, ni spirituelle ni émotionnelle. Je me suis demandée ce que pourraient devenir deux écrivaines dans un monde où l’on n’ouvre pas les livres. Assez paradoxalement, je les ai placées dans un monde où il y a énormément d’émissions littéraires. C’était sans doute une influence du texte de départ, mais aussi parce que je voulais donner une existence à mes deux écrivaines. Une existence comme une représentation tournée vers l’extérieur. Et même si aujourd’hui il n’y a plus d’émissions littéraires, c’était comme placer un anachronisme dans un roman futuriste (rires).

P. F. – C’est vrai que vos deux personnages passent beaucoup de temps sur les plateaux de télévision. Il y a quelque chose de très mécanique car tout se répète, les questions, les invités.

N. R. – Je crois que ça se passe comme ça. Je ne voulais pas critiquer les émissions littéraires mais je voulais montrer que tout le discours autour du livre, et du reste d’ailleurs, devient de plus en plus schématique. J’ai l’impression que l’on essaye de reproduire des situations connues de peur de se retrouver face à des situations inconnues. Il faut toujours veiller à ne pas introduire de l’inattendu car on ne saurait pas comment réagir, on serait déstabilisé. Et peut-être qu’alors on perdrait des lecteurs, de l’audience ou de l’argent.

P. F. – Quelle est la différence entre ces émissions et notre rencontre aujourd’hui ?

N. R. – D’abord, vous avez ouvert le livre (rires). Je voulais vraiment décrire un monde dans lequel on ne supporte plus de parler du contenu. Pour parer à la possibilité d’être désemparé face à la multitude des connaissances, mes personnages restent à la surface. C’est comme si nommer la chose suffit à dire qu’on la connaît. Mon livre mime des comportements d’aujourd’hui, par exemple parler d’un ouvrage en se contentant de le comparer à un autre, ou aborder un conflit armé d’une façon lacunaire, sans revenir sur les circonstances qui ont fait qu’on en arrive là. Ces réflexions me sont venues en écrivant et elles touchent bien sûr la communication et les médias. Je ne voulais pas faire une critique, je voulais montrer que tout le monde fonctionne comme ça, dans une sorte de processus de simplification poussée à l’extrême.

Tweet about this on TwitterShare on FacebookShare on LinkedInShare on Google+Pin on PinterestEmail this to someone

Les commentaires sont désactivés.