Rencontre avec Lolvé Tillmanns

Photographie de Lolvé Tillmanns et Pierre Fankhauser

Nous vous proposons une retranscription partielle de la rencontre avec Lolvé Tillmanns, organisée par l’association Tulalu!? le 11 mai 2015.

Pierre Fankhauser – Bonjour, Lolvé Tillmanns. Vous avez écrit 33, rue des Grottes… Est-ce une adresse existante ?

Lolvé Tillmanns – Non. En fait, la rue existe mais s’arrête au 32.

P. F. – Pourquoi avoir choisi ce subtil artifice ?

L. T. – Je voulais placer mon histoire dans un quartier où elle pourrait se passer. À Genève certains correspondaient bien, les gens y ont des origines socioculturelles très différentes, mais le quartier le plus proche du mien est celui des Grottes. Comme il se passe des choses peu agréables dans l’immeuble et que je présente son propriétaire sous un jour peu reluisant, je me suis dit qu’il serait mieux d’inventer l’adresse, tout en la laissant probable. C’est un peu ce que j’essaie de faire globalement quand j’écris.

P. F. – Cela donne un bon aperçu de votre écriture, très réaliste, documentée et précise. Au niveau du titre, on a tout le livre, en quelque sorte.

L. T. – Peut-être, oui. Cela donne une idée de la manière dont j’essaie d’écrire. J’écris de la fiction, très clairement, mais j’aime bien qu’elle s’inscrive dans quelque chose de probable, et qu’on puisse s’y projeter en la lisant.

P. F. – La première référence qui vient à l’esprit quand on vous lit, c’est Perec. Vous avez organisé cette maison avec, à chaque étage, des personnages, autant de narrateurs à la première personne. Pourquoi cette volonté d’organisation ? Pourquoi prendre l’immeuble comme un plan de travail ?

L. T. – Je voulais créer une espèce de huis clos. Cela me permettait de bien mettre à l’épreuve mes personnages et, du coup, il fallait que l’espace soit restreint, afin que l’on puisse voir comment ils réagiraient. J’ai ensuite assez rapidement choisi cette idée, selon laquelle chaque personnage est un narrateur. En faisant cela, il m’a semblé que, pour que ce soit agréable à lire, il faudrait que cela soit très organisé. S’il y avait eu la moindre confusion, la lecture aurait été pénible. Le but étant l’immersion dans l’histoire, la situation devait être structurée. Le style, aussi, devait être assez rigide. Il n’y a aucun dialogue, on est à chaque fois dans la tête de quelqu’un.

P. F. – Il y a donc une organisation sociale, également, une ascension. Quand on prend les escaliers, petit à petit, on grimpe dans la bourgeoisie…

L. T. – Eh bien, cela était inconscient. Je pense vraiment que c’est l’inconscient qui m’a fait placer ceux ayant le plus d’argent plus haut dans l’immeuble et les gens qui sont les plus modestes plus bas – et pourtant, le héros le plus fort se trouve dans la cave – mais je ne m’en suis pas rendu compte. J’étais peut-être prise dans une sorte de stéréotype. Plus on monte dans l’immeuble, plus les gens ont de l’argent et un statut social important. Qui va voler en éclats très rapidement.

P. F. – Parlons donc des différents personnages. Tout en haut, on a Hélène et son mari Nicolas, qui exerce une profession libérale mais qui est d’origine modeste. Il a grimpé les échelons sociaux  : il est cadre dans son entreprise grâce à sa compagne, une femme issue de la bonne bourgeoisie. Comment pourrait-on décrire ce couple ?

L. T. – Ils ne vont pas bien du tout, ils vivent dans une sorte de tension, bien qu’ils aient à la base une relation très forte. Ils se retrouvent stressés par les attentes sociales. Nicolas voulait vraiment grimper les échelons sociaux, il a réussi, mais il ne s’y sent pas bien. Il vient de très bas, il est donc complexé par son origine. Il n’arrive pas bien à s’intégrer dans cette société. Par contre, Hélène, qui vient de ce milieu aisé, n’est pas intéressée par l’argent ou le statut social, vu qu’elle les a eus dès le début. Ils sont donc dans cette espèce de tension. Il se sent toujours inférieur. L’élément perturbateur, c’est qu’Hélène est enceinte, et que ça ne se passe pas bien. Lui n’arrive pas à bien gérer cette grossesse. Pour elle, c’est aussi difficile parce qu’elle sent qu’elle va mal. Nicolas a des problèmes d’alcool, personne ne va le verbaliser, mais on se rend bien compte de son problème.

P. F. – C’est un monde que vous connaissez, ce milieu de la communication et des grandes entreprises.

L. T. – Oui, un petit peu. C’est vrai qu’une partie de ma famille vient de ce monde très aisé et une autre partie, moins.

P. F. – Descendons d’un étage, on a Mei, qui a quelque chose comme six ans…

L. T. – Je ne précise pas son âge, vu qu’on est dans sa tête… On ne donne pas son âge quand on pense… Mais elle doit avoir quelque chose comme sept ans, oui. C’est encore une petite fille. Mei signifie « beau », « la beauté », « être beau ». C’est un prénom féminin classique en Chine. Son père travaille à l’OMS et sa mère est femme au foyer.

P. F. – Vous enseignez le français comme langue étrangère… Et vous apprenez le chinois…

L. T. – Oui, j’apprends le chinois parce que je suis allée plusieurs fois en Chine et les Chinois parlent peu anglais. Et ça s’est donné comme ça. Quand on accroche, c’est passionnant. Une fois qu’on connaît les caractères chinois, on peut avoir accès au japonais, du moins à l’écrit. C’est donc intéressant de ce point de vue. Et il y a quand même beaucoup de monde qui parle cette langue dans le monde. Quitte à en apprendre une, pourquoi pas celle-là ? Et comme j’enseigne le français, c’était important pour moi d’être « apprenante », comme on dit, de me mettre dans la position de celle qui apprend, pour qui rien n’est logique, qui ne comprend pas. Je pense qu’enseigner à des adultes se retrouve dans le livre. J’ai accès à des populations très différentes. Donc, le père et la mère de Mai, je peux très bien imaginer les avoir comme élèves. Plus bas, chez les habitants dont la situation sociale est plus compliquée et qui doivent apprendre le français, dans un autre contexte donc, je leur enseigne aussi le français. Cette mixité, c’est une des raisons pour lesquelles j’aime vivre à Genève. J’aime avoir cette ouverture sur les cultures grâce à ces gens qui veulent s’intégrer, qui viennent de partout.

P. F. – Pour descendre encore un peu dans l’immeuble, un étage plus bas, on a donc Carlos et Matti.

L. T. – Matti n’habite pas l’immeuble, il l’a habité auparavant mais ne l’habite plus. Carlos est un jeune étudiant, comme on en a beaucoup à Genève dans les colocations. Il est de la seconde génération, il est bon étudiant, on l’imagine facilement monter dans l’échelle sociale. Il a plus de soucis avec son homosexualité. Pour lui, elle n’est pas si compliquée, mais elle l’est par rapport à son origine sociale et à sa famille, qui l’aime énormément. Il anticipe le fait qu’elle ne comprendrait pas son orientation sexuelle. Mati est son ami, Genevois d’origine suisse allemande qui, lui, venant de Zurich, d’une bonne famille, n’a pas de problème avec ça.

P. F. – Plus bas encore, Caroline et Stéphane, au premier étage. Caroline occupera un rôle central par la suite.

L. T. – Oui, c’est un couple de Genevois moyens. Elle est esthéticienne indépendante, ça marche bien pour elle. Elle s’occupe donc des riches. Et lui est électricien spécialisé, il travaille donc aussi pour des riches, comme beaucoup de monde à Genève. C’est un couple qui va très bien. C’est plutôt elle qui tient le couple, mais ce n’est pas un problème. Stéphane aime bien être cadré tout en gardant sa liberté. Ce sont les deux personnages les plus heureux au début du livre, ils pensent à éventuellement prendre une année sabbatique pour faire un tour du monde en bateau.

P. F. – Ainsi, on a un bon aperçu, avec ces personnages, du début du livre. Des personnages bien situés. À ce moment de la lecture, on se dit, « bon, tout va bien, j’ai compris, je vais encore lire une vingtaine de pages ». Mais on soupçonne que vous essayez de nous amener quelque part. C’est trop simple et banal pour être honnête. Et on va arriver au pivot du récit. Un évènement qui va bouleverser la narration. Un message. Plus rien ne fonctionne.

L. T. – On ne sait pas vraiment ce qui se passe. Parce qu’il n’y a pas de narrateur omniscient. Chacun va être confronté, à un moment ou à un autre, à ce message. Il varie, il est dans différentes langues. Ils ne savent pas, donc nous ne savons pas. L’idée était de voir les personnages avant quelque chose d’inattendu. Qu’on les sente ensuite dans un moment de tension, dans une situation extrême, afin qu’ils se révèlent, tant à eux-mêmes qu’au lecteur. Comment est-on sous un stress intense ? On a par exemple tous, aujourd’hui, un smartphone, un accès permanent à Internet. Rien que ça. Comment réagirait-on si ça n’existait plus ? Si toute communication était coupée ? Il y a quelques années, j’ai travaillé pour une organisation qui établit des médias en zone de guerre, surtout des radios. Ça m’avait beaucoup intéressée et touchée de voir l’importance de l’information, surtout quand on n’a pas accès à une information valable ou qu’elle est manipulée. De constater à quel point ça rend vulnérable, de ne pas avoir accès à la communication. Ici, en Suisse, on n’y pense jamais. On n’a aucune difficulté à avoir une information. Que se passe-t-il quand on a n’y a pas accès ? On l’a vu avec le déraillement des CFF : quand on n’a pas minute par minute le suivi, quand on ne peut pas savoir exactement quand le trafic régulier va reprendre, ça devient une sorte de catastrophe nationale.

P. F. – Vous avez choisi des narrateurs avec, chacun à sa manière, une conscience limitée. Pourquoi avoir voulu mettre des œillères aux narrateurs ?

L. T. – Il y a deux aspects : j’essaie de créer des personnages probables, donc parcellaires, qui peuvent paniquer, qui voient la réalité par leur lorgnette ; ensuite, il y a la tension générée par l’histoire. C’était plus intéressant d’avoir des personnages parcellaires. On suit donc tout par l’œil de chacun. J’ai essayé de procéder par petites touches. Parfois, si on loupe un mot, on loupe le « dérapage » qui arrive. Je suis peut-être un peu exigeante avec mon lecteur : s’il veut lire trop vite, il va manquer certaines marches. Je ne m’étends pas sur le sujet. On n’a, encore une fois, pas de narrateur omniscient qui va venir expliquer. Dire les choses à la première personne a nécessité une grande organisation dans mon travail. Le résultat est un peu rigide, peut-être caricatural, parce qu’on est dans la pensée de chacun. Et on ne s’explique pas les choses, on ne décrit pas l’environnement ni les motivations. Le décor doit être important, pour que le décor soit tangible. C’était un challenge.

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