Rencontre avec Etienne Barilier

Etienne Barilier & Isabelle Falconnier

Isabelle Falconnier – Est-ce important pour un écrivain de rencontrer ses lecteurs ?

Etienne Barilier – C’est très important parce qu’écrire est un travail très solitaire. Il fut un temps, malheureusement passé pour moi, où je rencontrais chaque semaine des étudiants. On a souvent l’impression d’écrire, je ne dirais pas « dans le vide », mais sans savoir ce qui advient de ce qu’on a fait. Votre présence aujourd’hui me laisse penser que je n’ai pas écrit en vain. C’est important de vous voir incarnés, vous, lecteurs.

I. F. – Vous entretenez un dialogue avec vos lecteurs, vous répondez aux messages ou aux lettres qui vous parviennent ?

E. B. – S’il m’en parvenait, j’y répondrais (rires). C’est finalement relativement rare. Ça dépend énormément des écrivains et des lecteurs. Mais je comprends très bien, étant lecteur moi aussi après tout, les lecteurs qui aimeraient communiquer avec l’auteur, mais qui ne le font pas, par gêne, pudeur ou toutes sortes de raisons qui peuvent être bonnes. Il arrive aussi que certains lecteurs interviennent de façon intempestive, j’ai eu quelques expériences désagréables à cet égard, mais il y a aussi de très belles rencontres.

I. F. – Votre premier récit publié par L’Âge d’homme en 1971 s’intitulait Orphée. Ce qui fait quasiment 45 ans de publications. Quand on regarde son parcours d’écrivain, est-on fier, heureux, d’être arrivé là où l’on voulait ?

E. B. – Le métier d’écrivain est un peu pour moi comme le métier de vivre, alors c’est un peu comme si vous me demandiez quel effet ça me fait d’avoir l’âge que j’ai, ou la vie que j’ai vécue. Toutes les personnes qui ont mon âge, ou même un peu moins, peuvent être confrontées à cette question et avoir du mal à synthétiser leur propre passé ou leur propre vie. Tout ce qu’on arrive à savoir, moi comme les autres, c’est qu’on a évolué, qu’on pensait telle chose dans peut-être tel domaine et qu’on a changé, ou qu’au contraire on a gardé des convictions. Faire le bilan d’une vie d’écriture, c’est faire le bilan d’une vie, et c’est très difficile.

I. F. – L’écriture aide-t-elle à apprendre plus de choses sur soi ?

E. B. – Je n’en suis même pas tout à fait sûr. J’espère que ça aide les lecteurs à se découvrir et à découvrir le monde. Celui qui écrit est toujours tellement en état de recherche, d’incomplétude, d’insatisfaction que je ne suis pas très sûr d’avoir appris beaucoup sur moi, si ce n’est que ce besoin de comprendre, d’expliquer le monde me reste aussi vif maintenant qu’à 20 ans.

I. F. – Est-ce que vous relisez vos premiers romans parfois ?

E. B. – Surtout pas ! C’est une épreuve (rires).

I. F. – Quel regard porte l’écrivain que vous êtes devenu sur l’écrivain que vous vouliez devenir à 20 ans ?

E. B. – Il y a des choses que je n’écrirais plus, d’autres que je ne renie pas. Je ne peux rien renier de toute façon, je dois assumer ce que j’ai écrit comme on assume sa vie encore une fois. Son passé, c’est bien le sien. Mais c’est sûr que j’espère avoir évolué dans la façon de m’exprimer, d’avoir un peu allégé la barque.

I. F. – Vous êtes fils de pasteur, vous avez grandi dans la lecture, l’écriture. Est-ce qu’à 20 ans publier était déjà la concrétisation d’un rêve ancien ?

E. B. – Je me suis mis à écrire dès le début de l’adolescence.

I. F. – Comment est venue cette envie d’écriture ?

E. B. – Je crois que c’est Cendrars qui à la question « pourquoi écrivez-vous ? » a répondu « parce que ». C’est extrêmement difficile de fournir des raisons et j’aurais peur de tomber dans les grands mots si je voulais en fournir. Je dirais qu’il y a peut-être deux aspects qui se conjuguent : d’une part, un besoin de comprendre, si c’est l’aspect « intellectuel », et d’autre part un manque, une souffrance. Il y a une chose qui m’a frappé dans ce texte d’Orphée que j’avais oublié, c’est quand le narrateur dit : « ces œuvres d’art qui sont autant de blessures ». Je crois que je signerais encore cette phrase aujourd’hui, car il y a quelque chose de douloureux dans la beauté, que ce soit la beauté du monde et des êtres, ou celle des œuvres d’art. Trouver une réponse à cette souffrance peut être un moteur.

I. F. – Vous vous projetiez comme romancier, poète, essayiste ?

E. B. – J’ai eu très tôt pour modèle Albert Camus pour qui je garde une admiration pleine et entière. Au fond, voilà quelqu’un qui a pratiqué tous les genres. D’ailleurs plus que moi, puisque lui a aussi écrit pour le théâtre. J’ai récemment écrit un texte qui était presque une pièce de théâtre et qui a été joué, mais c’était assez particulier, car on m’avait demandé d’écrire pour l’année Wagner un texte dit par un acteur accompagné d’un quatuor. C’est une expérience que je peux appeler théâtrale, mais c’est la seule que j’ai eue.

I. F. – Aviez-vous une envie d’engagement, comme Camus ?

E. B. – Oui, tout à fait. Cette dimension est pour moi capitale, mais nous aurons peut-être l’occasion d’y revenir.

I. F. – Quels conseils donneriez-vous au jeune écrivain que vous étiez, ou quels conseils auriez-vous aimé avoir ?

E. B. – Malheureusement je ne crois pas qu’il y ait de conseils qui vaillent. Je crois que c’est Gide qui dit : « si vous n’êtes pas fait pour écrire, je pourrais vous dire tout ce que je veux, vous n’y arriveriez pas ; si vous êtes fait pour écrire, je pourrais même vous décourager d’écrire, vous écrirez quand même ». Il y a un élan fondamental, qu’on ou qu’on n’a pas, et ensuite on mûrit, on s’améliore un peu dans sa manière d’écrire, on épure. Mais si ce besoin fondamental n’est pas là, alors il n’y a rien. Si quelqu’un de très jeune me posait la question, je lui dirais allez-y, si vous en ressentez le besoin, alors allez-y, mais je ne pourrais pas en dire beaucoup plus.

I. F. – Vos débuts ont été faciles ? À regarder votre bibliographie, je me dis que très vite vous avez écrit, publié, et que les choses se sont enchaînées.

E. B. – Ce n’est jamais facile, même aujourd’hui. J’ai eu la chance de rencontrer l’éditeur Vladimir Dimitrijevic qui a cru en moi. Lui aussi disait : « allez-y » !

I. F. – En 2011, vous avez publié Piano chinois qui est un roman épistolaire. Il s’agit de deux critiques musicaux qui débattent par mail d’une jeune et talentueuse pianiste chinoise. L’un la trouve divine alors que l’autre pense qu’elle récite un cours de culture occidentale. Ce livre est une excellente porte d’entrée pour parler de votre relation à la musique qui, comme la peinture, est extrêmement présente dans vos romans. Quelle place occupe la musique dans votre vie d’écrivain ?

E. B. – Je me place toujours sous l’aile de Thomas Mann qui disait : « je suis un musicien qui écrit des livres ». J’aimerais pouvoir dire ça. Il y a pour moi, dans la musique, une sorte de paradis inaccessible aux mots, mais que les mots néanmoins cherchent à atteindre. Ce qu’on appelle musique des mots, par métaphore certes, est quand même quelque chose qui dans les mots de la littérature va au-delà des mots, des sons. Les mots participent à la même beauté que la musique. Je simplifie grossièrement, mais c’est pour dire que cet art est un art frère de l’écriture, car l’un et l’autre ont le temps comme lieu, et essayent de sauver le temps d’une certaine manière, comme Proust l’a fait de façon sublime. Comme par hasard, Proust donne à la musique une importance absolument vitale. On a pu dire de Proust que c’était le seul Wagner français possible. Je ne vais pas prétendre que les deux arts convergent complètement et s’identifient, ce serait absurde, mais il y a de mystérieuses proximités, fraternités, entre eux. Je crois qu’un écrivain est assez naturellement fasciné par certains sons qui sont une sorte d’horizon pour l’art des mots. Horizon inaccessible, mais horizon vers lequel il tend. Plus concrètement, je fais du piano en amateur, c’est une relation plus corporelle à la musique que l’écoute, qui m’est nécessaire. J’ai écrit des essais sur des thèmes musicaux, et il y en aura peut-être d’autres.

I. F. – Si Proust est Wagner, alors qui est Etienne Barilier ?

E. B. – Je vais me vanter, mais un critique allemand a parlé de Chopin en faisant référence à mon livre (rires).

I. F. – Quel compositeur mettriez-vous dans votre Panthéon ?

E. B. – Chopin. Je lui avais consacré une sorte de mini essai quand j’avais 16 ans, c’était la passion folle. Tout comme Camus d’ailleurs, ça reste une passion intacte. Certains critiques disent que Chopin est typiquement ce qu’on aime quand on est adolescent, mais c’est une grossière erreur. Chopin peut être d’autant plus aimé alors qu’on avance dans la vie.

I. F. – Vous l’écoutez et l’interprétez ?

E. B. – Je joue très mal, mais je l’écoute beaucoup.

I. F. – Dans Piano chinois, la musique apparaît également comme un excellent thème de roman. La musique permet d’entrer dans une réflexion plus globale sur ce qu’est l’art, l’interprétation, la relativité de la perception de l’art…

E. B. – C’est vrai qu’il y a ce phénomène mystérieux qui fait que la même œuvre, jouée par une même personne, pour parler musique, donne lieu à des avis complètement opposés. Ou même, sans parler d’interprétation, que devant la même œuvre, l’un trouve ça génial alors que l’autre reste indifférent. Cette mystérieuse liberté – car on ne pourra jamais contraindre personne à sentir autrement qu’il ne sent – est merveilleuse. L’œuvre d’art est ce qui au monde nous laisse le plus libre.

I. F. – Tout est-il absolument relatif en art ou existe-t-il des chefs d’œuvre ?

E. B. – Objectivement, non, mais dans ce qu’on pourrait appeler une subjectivité universelle, oui. Il y a quand même, avec la décantation du temps, un accord qui se fait, qui n’est pas simplement une influence. Il y a dans certaines œuvres des richesses, des forces, qui font que des générations entières peuvent s’y reconnaître, en parler, s’y confronter. Il y a une certaine forme de résistance, dans le bon sens du terme, dans ces œuvres qui durent. Je relisais ce matin une phrase de Tacite écrite il y a 2000 ans, mais qui fait toujours sens aujourd’hui. Quand l’œuvre résiste au temps, on peut se dire qu’il y a ce que Kant appelait un universel subjectif. Il n’y a pas d’objectivité, mais tous les cœurs humains convergent dans la même direction.

I. F. – C’est ce qu’on appelle un chef d’œuvre ?

E. B. – Le mot a été très discuté, il a même été abandonné par certains, mais je crois que ce serait une erreur de ne pas l’utiliser, rien que pour ce qu’on appelle la transmission, ce qu’on choisit d’enseigner à l’école.

I. F. – Nous avons souvent l’impression que la quête de la beauté est au cœur de vos livres, qu’elle occupe vos personnages. Quand on pratique une discipline artistique, telle que l’écriture, est-on à la recherche de la beauté ?

E. B. – Tout à fait, et c’est bien pour ça qu’une œuvre quelle qu’elle soit n’est jamais terminée, car on sait bien qu’on n’atteint jamais ce qu’on cherche. C’est un peu Sisyphe, mais ce n’est pas si décourageant, car on espère de temps en temps avoir donné quelque chose à autrui qui est de cet ordre-là.

I. F. – Si on compare l’écriture à la musique, est-ce que vous lisez à haute voix ?

E. B. – Non, pas de gueuloir. Je suis toujours impressionné quand on lit mes textes à haute voix, car pour moi la lecture est plutôt quelque chose d’intérieur, de silencieux. Mais oui je recherche une musique, un rythme.

I. F. – Vous écoutez de la musique en écrivant ?

E. B. – Non, car ça serait une distraction. À partir du moment où j’écoute vraiment la musique, je ne peux plus écrire. Comme je dis souvent, ce qui est terrifiant avec la musique d’ascenseur ou de grands magasins, c’est qu’il y a des gens comme moi qui ont le temps de l’écouter. La musique est devenue un bruit de fond pour beaucoup alors qu’elle ne peut que prendre tout l’être si on l’écoute vraiment.

I. F. – Il paraît que vous avez orienté votre bureau vers la ligne de chemin de fer, surtout pas vers le lac, afin de fuir toute distraction ?

E. B. – Ce n’est peut-être pas à ce point, pas une volonté de tourner le dos au lac, mais c’est vrai aussi que je ne peux pas non plus contempler le lac ou la mer quand j’écris. Claude Debussy dit la même chose en disant qu’il était peut-être allé au bord de la mer pour voir comment c’était, mais que pour composer la mer il était dans son bureau.

I. F. – Vous avez publié en 2004 un livre écrit en réaction aux attentats de 2001 : Nous autres civilisations… Amérique, Islam, Europe paru chez Zoé. J’avais envie d’aborder avec vous votre rôle d’essayiste, de penseur du monde, et de revenir sur ce livre dont on pourrait penser qu’il a été écrit hier. Comment regardez-vous l’actualité, ce choc des religions, cette violence liée au terrorisme islamiste qui continue de nous frapper de plein fouet quelques mois après les évènements de Charlie Hebdo ?

E. B. – Effectivement, ces événements récents m’ont frappé au point que je me suis mis à écrire un autre essai, qui est terminé, dans lequel j’essaye à nouveau de penser cette situation. Il y a des modifications, des évolutions, des glissements depuis 2001, mais enfin nous sommes quand même dans la continuité. C’est vrai que ce que je disais dans mon livre de 2004 continue d’exister. Les Occidentaux parlent beaucoup d’eux-mêmes, de leur éventuelle culpabilité dans ce qui leur arrive, mais s’intéressent moyennement à l’Islam lui-même. J’ai tenté à l’époque, j’ai tenté de nouveau cette fois-ci, de lire des textes écrits par des penseurs musulmans pour me confronter et pour voir ce qu’il en est du rapport de l’islam à la violence, ou à ce qu’on appelle la force, parce que c’est quelque chose de plus général que la violence. Par la même occasion, je peux vous dire un peu comment se passe la naissance d’un livre de ce genre. C’est parfois des rapprochements que l’on fait et dont on a l’impression qu’ils ne sont pas faits par beaucoup de gens. Par exemple, après les crimes de Charlie Hebdo, j’ai repensé à une phrase de Montesquieu : « Il faut toujours faire honorer la divinité et ne la venger jamais ». Montesquieu s’oppose à l’idée que l’on doive venger Dieu, et c’est exactement ce que voulaient ou prétextaient les tueurs de Paris. J’ai voulu aller voir ce que Montesquieu disait sur le sujet, et pourquoi il avait dit ça. C’est un point de départ de l’essai et ça donne une profondeur de champ à la réflexion. Ça l’articule aussi, par rapport à notre civilisation. Qu’est-ce que se montrer violent au nom du sacré ? C’est un débat que l’on a eu en Occident, pour lequel on a tué en Occident. Revoir tous ces phénomènes et toute leur histoire, qui et comment s’est opposé à ça, me permet – me semble-t-il – de voir ce qui pourrait se passer, dans le meilleur des cas, si l’islam suit le même type d’évolution, à la fois d’ordre religieux, philosophique, humaniste.

I. F. – Mais qu’est-ce qui est en train de se passer selon vous ? À quel choc assiste-t-on, entre une certaine forme d’islam et l’Occident ? Aidez-nous à décrypter, ce n’est pas pour rien qu’aujourd’hui les essais d’actualité peuvent être de véritables phénomènes d’édition, nous avons besoin de clefs pour comprendre.

E. B. – Ce serait présomptueux de ma part de prétendre en savoir plus et de vous expliquer ce qui se passe, mais ce que je viens de vous dire est l’un des éléments dont je suis parti pour essayer de comprendre. J’ai eu un autre point de départ, peut-être que ça répondra un tout petit peu à votre question, c’est le texte de l’essayiste allemand Enzensberger : Le Patient radical. Son idée est qu’il y a une sorte de nouvelle espèce psychologique – il donne l’exemple du collégien qui décharge une mitrailleuse sur ses camarades parce qu’il a raté ses examens – typiquement, il y a aussi le pilote d’un avion qui tue tous les passagers parce qu’il n’aura pas le poste qu’il avait rêvé d’avoir – donc une espèce d’ivresse de destruction de soi et des autres parce que l’on n’assume pas l’échec ou parce que l’on est incapable d’encaisser. Enzensberger part de là et émet la thèse – contestable bien sûr, comme toutes les thèses – que l’Islam globalement, ou les pays islamiques globalement, se sentiraient en échec par rapport à l’Occident triomphant, donc engendreraient des tueurs qui se comporteraient de cette manière. Je trouve que c’est une approche extrêmement intéressante, bien entendu sujette à toutes sortes de critiques, alors j’ai essayé de reprendre cette thèse et de la discuter en lui adjoignant une autre thèse. Il se trouve que j’ai été amené à lire un livre de 1922 du très jeune Ernst Jünger qui parle de la guerre, à la première personne, une glorification du dieu Polemos auquel on sacrifie tout et qui prend une sorte de grandeur sacrée. On tue autrui – en l’occurrence pendant la Première Guerre mondiale – et on accepte de se faire tuer au fond pour honorer le dieu de la guerre. J’ai l’impression qu’il y a deux sacrés qui s’additionnent, le sacré d’une religion et le sacré d’une violence guerrière qui ne trouve plus à s’incarner ou à s’exprimer dans des guerres au sens classique du terme. Dans ce vide-là, dans cette absence d’expression par des guerres ordonnées, se précipitent des individus qui ont besoin de sacrifier à ce dieu de la violence – qui est un absolu, et l’absolu fascine toujours. D’un autre côté, j’ai été absolument scandalisé et horrifié en entendant un prétendu spécialiste de l’Islam qui disait que ces gens se jetaient là-dedans, car nous n’avons rien à leur offrir, donc ils tuent tout le monde et se tuent eux-mêmes. J’avais aussi envie de dire dans cet essai que nous avons peut-être quelque chose à offrir, mais encore faudrait-il y prendre garde.

I. F. – Vous sentez-vous Charlie ?

E. B. – Nous le sommes tous. La seule nuance que j’apporterais, c’est que le rire par rapport au sacré – ce que l’on appelle le blasphème – ne suffit pas. Qu’il doive être autorisé dans une civilisation évoluée me semble évident, mais ça ne suffit pas, car il ne faut pas seulement se moquer de ou ricaner de, il faut essayer de comprendre justement pour essayer de dépasser ce qu’on s’est efforcé de comprendre.

I. F. – Est-ce que vous, fils de pasteur, vous souscrivez à l’éloge du blasphème de Caroline Fourest ?

E. B. – Je ne souscris pas complètement parce qu’il est évident que pour les gens de Charlie Hebdo, et pas seulement pour eux, caricaturer Mahomet n’est pas blasphémer puisque pour eux Mahomet n’a rien de sacré. Ils blasphèment juste aux yeux de ceux qui y croient. C’est se mettre dans leur perspective, déjà, que de dire qu’on a le droit au blasphème. Mais je n’ai pas le droit au blasphème, j’ai le droit de dire ce que je pense, c’est aussi simple que ça. J’ai traduit et écrit une longue préface, qui est presque un essai, pour le livre de Sébastien Castellion, ce réformateur qui s’est opposé à Calvin au moment où Calvin a brûlé Servet pour cause de blasphème. Justement, Castellion a cette phrase qui résume tout son livre : « Tuer un homme ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme ». C’est dire que le sacré de la personne humaine passe avant tout, c’est ça que nous devons respecter d’abord et le reste y sera ordonné. Ce n’est pas dire que l’on ne va rien respecter et que le relativisme règne, au contraire, nos valeurs vont se fonder sur ce respect originel et absolu de la personne.

I. F. – Croyez-vous en Dieu ? …Ou en l’art ?

E : B. – En Dieu ou en l’art ?

I. F. – Oui, parce que c’est pareil… (rires)

E. B. – (rires) Ce n’est pas tout à fait pareil, mais je comprends bien que vous fassiez cette relation. Je ne me sens, selon la définition un peu simpliste que l’on s’en fait, ni croyant ni athée et donc agnostique, c’est-à-dire que je considère que ces choses-là sont au-delà de ma portée, mais je ne peux pas juger ceux qui croient ni ceux qui disent que ça n’existe pas. Ça fait partie de ma quête aussi d’éprouver la présence d’une transcendance, par exemple dans l’art, mais de ne pas pouvoir la nommer, ou de ne pas savoir la nommer.

I. F. – Revenons à la littérature avec votre livre Un Véronèse paru en 2010. Venise, Italie, il n’y a pas meilleur décor pour la naissance d’une passion ?

E. B. – C’est un décor convenable, en effet (rires).

I. F. – Dans ce roman il y a deux de vos passions – après la musique – il y a la peinture et il y a l’Italie. L’Italie se retrouve en décor dans plusieurs de vos romans.

E. B. – L’Italie, c’est la peinture personnifiée. C’est aussi la Renaissance et vous savez que l’un des livres auquel je tiens le plus, Le Dixième ciel, a pour héros Pic de la Mirandole qui a été un grand penseur et un grand homme de la Renaissance.

I. F. – Vous ne différenciez pas l’Italie de la peinture ?

E. B. – Je sais bien qu’il y a mille spécificités de l’Italie, ne serait-ce que la musique et la beauté de sa langue, mais c’est vrai que pour moi l’espace italien est lié au temps de la Renaissance.

I. F. – La peinture est, avec la musique, une autre thématique très présente dans vos livres. Ruiz doit mourir, votre dernier livre paru chez Buchet-Chastel, met ainsi en scène deux peintres que tout oppose. La peinture fait aussi de très bonnes intrigues de romans ?

E. B. – Là encore, c’est un peu après coup que je vais rationaliser les choses, mais c’est sûr que ce roman, qui se passe en 1917, parle de la guerre, dont je parlais tout à l’heure sous un autre angle, et des bouleversements dans l’art et dans la peinture en particulier. Il y a bien sûr une relation entre la destruction de la guerre et la déconstruction picturale, la reconstruction ensuite, qui sont forcément liées, même si je ne sais pas plus que vous comment. Le roman porte aussi ce mystère-là, et c’est peut-être l’union entre l’expression artistique et l’expression tout court, entre l’histoire de l’art et l’histoire tout bêtement, qui m’ont fait écrire ce livre.

I. F. – Les artistes font de bons personnages de roman ? Les peintres, les musiciens ? Je ne me souviens pas avoir vu des écrivains dans vos livres.

E. B. – Peut-être que non (rires). C’est plus délicat, je trouve, pour un écrivain de mettre en scène un écrivain. S’agissant d’autofiction, ce n’est pas tout à fait ma tasse de thé. Peut-être qu’un jour j’écrirai quelque chose qui ressemblera à des mémoires, mais je ne crois pas que je me mettrai à me regarder un tout petit peu de biais, comme ça. D’ailleurs, beaucoup de gens ont cru qu’Orphée était autobiographique, mais ça ne l’était pas. Bien sûr que des sentiments étaient autobiographiques, mais pas ce qui se passe dans le livre.

I. F. – Et c’est le cas de tous vos romans ultérieurs ?

E. B. – Oui. Ils sont nourris de mes expériences, bien sûr, mais il ne s’agit pas d’autobiographies.

I. F. – Vous êtes venu avec votre roman à paraître chez Buchet-Chastel, Les Cheveux de Lucrèce (NDLR : paru en septembre 2015) ?

E. B. – Tout à fait. Nous sommes à nouveau en Italie. On ne se refait pas.

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Par Amandine Glévarec

En partenariat avec Tulalu!?.

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