Rencontre avec Daniel de Roulet

Daniel de Roulet à Tulalu!? © Sandra Hildbrandt

Pierre Fankhauser – Vous revenez de huit mois à l’étranger, pour reprendre votre formule, peut-on dire que « vous vous êtes assuré contre l’oubli » ?

Daniel de Roulet – Durant ce voyage dans les deux Amérique, j’ai fait trois choses – au niveau de l’écriture : la plus importante, c’est qu’après 35 ans de mariage, je me suis retrouvé avec ma femme pendant huit mois, nuit et jour. Pour garder une distance, je lui ai écrit chaque jour une lettre, sans lui dire que je lui écrivais. À la fin du voyage, quand nous sommes arrivés en Alaska – nous étions partis de Patagonie – je lui ai donné ces lettres, plus de deux cents, et elle est tombée des nues.

La seconde chose a été de noter chaque jour où j’étais, ce que je faisais, uniquement pour me souvenir. Et puis, j’ai pris des notes sur des situations qui me semblaient dignes d’être rapportées. Je n’ai rien ramené qui soit publiable en l’état, ce n’est jamais le cas. Ainsi, Tous les lointains sont bleus est un ensemble de petits textes écrits surtout pour me souvenir des détails. Quand j’ai donné mes archives à Berne, je suis retombé sur ces fragments, et il m’a semblé que ça valait la peine de les retravailler, de les mettre en ordre chronologique, pour les publier.

P. F. – C’est vrai qu’il s’agit de textes très différents, des souvenirs, des lettres, mais j’ai trouvé frappant que chacun soit très scénarisé : il y a un développement, une chute. Il y a déjà une architecture.

D. de R. – Avant de les publier, j’ai « serré les boulons » comme disent les éditeurs. J’ai aussi enlevé les choses trop insignifiantes, trop intimes. Mais c’est vrai qu’il y a sans doute une certaine architecture car avant tout j’aime me raconter des histoires. Comme aime le dire mon ami Hédi Kaddour : « arrête de faire le triste, raconte ! ». Quand j’écris ces petits textes, que je rédige avant tout pour moi, j’aime me dire que j’ai quelque chose à raconter, qu’il s’est passé quelque chose dans ma journée. C’est vrai aussi que j’ai écrit les derniers textes d’une façon un peu plus littéraire, en pensant au lecteur.

P. F. – L’écriture est devenue nécessaire, c’est quelque chose qui donne des couleurs à votre voyage ?

D. de R. – J’ai un autre ami, un Grec, dont le slogan est : « depuis que la vie est noir et blanc, on la filme en couleurs ». J’ai parfois l’impression que je mets de la couleur là où il faudrait mettre du noir et blanc. Peut-être que réenchanter le monde fait partie de l’écriture, ce qu’on décide de faire quand on vise un lecteur.

P. F. – Dans Le Démantèlement du cœur, le 10e tome de la saga La Simulation humaine consacrée au nucléaire, on retrouve trois personnages principaux : une militante antinucléaire, son fils qui travaille sur le site de Fukushima au moment du drame et un architecte. Pourquoi avoir choisi cette thématique ?

D. de R. – J’ai été un scientifique, j’ai fait de l’architecture, de l’informatique, c’est comme ça que j’ai gagné ma vie, bien que je vienne d’un milieu plutôt littéraire – mon père était pasteur, j’ai une maturité classique, j’ai fait du grec et du latin. J’ai toujours été frappé par le fait que ces deux milieux sont devenus antagonistes au cours du XXe siècle. J’aurais voulu être le littéraire qui parle aux scientifiques. Je crois que certains scientifiques sont de vrais héros qu’il nous faut englober dans nos fictions. C’est ce que j’ai voulu faire. Or, le nucléaire est la grande découverte de notre temps.

P. F. – Pourquoi avoir choisi un personnage qui est sur son déclin, et qui arrive justement à l’âge où vous avez décidé de vous mettre à l’écriture ?

D. de R. – Sans être autobiographique, Max est un personnage qui fait partie de ma génération, et quand il se demande si – à 50 ans – il peut encore ajouter un tour de vis à sa vie, c’est aussi quelque part la question que je me posais. Ayant eu la chance d’avoir pu exercer différents métiers, je me suis demandé si je pouvais devenir écrivain, pratiquer cet artisanat. Et même si je regrette de ne pas avoir commencé plus tôt, je crois que j’en maîtrise maintenant les rudiments. Comme disait Pessoa : « la littérature est bien la preuve que la vie en soi ne suffit pas ».

P. F. – Et la vie en soi ne vous suffisait plus ?

D. de R. – Il y a eu une période, dans les années 90, qui a été difficile pour ceux qui s’étaient toujours projetés dans un futur qui serait meilleur. Les problèmes climatiques, par exemple, continuent de me tomber dessus. Ce n’est pas quelque chose que les générations précédentes ont vécu. Ça me rappelle les soldats qui sont partis en 14 en pensant que la guerre ne durerait que quelques mois. D’une certaine manière, la littérature est devenue pour moi une façon de passer à autre chose, à un moment où rester assis dans son bureau à aligner des chiffres ne suffisait plus. Une manière de réfléchir à ce qu’est que ce monde. J’ai étudié Ludwig Hohl dernièrement. Cet auteur a passé sa vie à essayer de penser par lui-même, je trouve ça admirable.

P. F. – Ça veut dire quoi penser par soi-même ?

D. de R. – Il y a la doxa de Roland Barthes, les idées dominantes, les préjugés. Puis, il y a la possibilité de reprendre les choses au début, de trouver soi-même les réponses aux questions. Penser par soi-même, c’est à mon sens construire un éloignement – physique ou moral – qui permet d’appréhender la réalité d’une autre manière. Peut-être que c’est ce que cherchent les écrivains qui travaillent souvent très seuls.

P. F. – Vous avez dit qu’en devenant écrivain, le travail d’équipe de vos précédents métiers vous manquait. Comment pourraient s’y prendre plusieurs auteurs pour travailler ensemble ?

D. de R. – Je suis assez ambigu sur cette question car je crois qu’il y a des discussions qu’on pourrait avoir plus souvent dans un milieu qui est devenu hyper concurrentiel, en même temps je suis le premier à dire qu’il faut travailler seul. Je m’efforce d’aller au maximum de rencontres avec des écrivains. Les revues étaient certainement un lieu d’échanges intéressant. J’ai participé à D’autre part dans le Jura, et à Perpendiculaire à Paris, il s’agissait de belles expériences.

P. F. – La plupart de vos textes sont plutôt politiques, est-ce que vous dénoncez, est-ce que vous montrez ?

D. de R. – Je ne crois pas être un auteur politique, mais je ne pense pas que la rumeur du monde ne peut pas entrer dans la littérature contemporaine. Si je vais à Belfast en 1998 et que je ne vois pas ce qui est en train de s’y passer, je ne saurais pas quoi raconter. Ce texte par exemple, dans Tous les Lointains sont bleus, est le brouillon d’une lettre que je voulais adresser à un ami, Gilles Perrault, je raconte donc une histoire. Il fait partie de ces gens à qui j’écris pour dire notre ambiguïté dans notre rapport au monde. Il y a d’une part ce semi-touriste que je suis et qui a besoin de nouvelles chaussures, et d’autre part ces gens qui sont en train de se tirer dessus, en pleine guerre civile. On peut essayer de ne pas voir ces conflits sociaux qui se déroulent en Europe, mais – pour ma part – je ne peux pas ne pas voir.

P. F. – Il y a un rôle social pour l’écrivain que vous êtes ?

D. de R. – L’année prochaine, en juin, à la prison de Saint-Etienne, je serai le parrain d’un concours de nouvelles sur le thème « quand je voyage à pied, ou en avion, j’ai besoin de me raconter une histoire ». Je fais aussi ce travail à la prison de Champ-Dollon, à Genève, avec la conscience aiguë qu’on est né par hasard dans une certaine situation sociale et que c’est un peu par hasard qu’on ne se retrouve pas en tôle. Les gens que je rencontre ont des destins qui auraient pu être le mien. C’est important pour moi de rappeler ce hasard. C’est à partir de là que je peux raconter l’histoire des autres et que je m’intéresse – peut-être un peu moins que d’autres auteurs – à ma propre histoire.

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