Rencontre avec Claire Genoux

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Pierre Fankhauser – Parlons donc de La barrière des peaux, paru chez Bernard Campiche cette année. Vous choisissez Duras pour entrer dans le livre : « ce n’est pas qu’il faut arriver à quelque chose, c’est qu’il faut sortir de là où l’on est. » De quoi faut-il sortir ?

Claire Genoux – J’ai l’impression que, quand on écrit, on est dans un corps, une existence et qu’il faut se battre pour vivre autre chose. C’est peut-être aussi que l’héroïne de ce roman se sent enfermée dans un corps, dans une enfance, dans une histoire d’amour. Elle a plusieurs couches de choses qui l’entourent qui l’oppressent et dont elle veut s’affranchir, pour devenir libre, autonome. Ne plus subir.

P. F. –Sortir de là où l’on est est donc un bon résumé du livre…

C. G. – Oui. Ça m’est apparu tout d’un coup, quand j’étais en train d’écrire ce livre, je lisais Duras. Et j’ai rencontré cette phrase, c’était la rencontre entre cette phrase et ce que j’étais en train d’écrire.

P. F. – En même temps, on trouve beaucoup de lieux proches d’où nous nous trouvons. La ville n’est pas nommée, mais vous mentionnez des bars, notamment. Était-ce important pour vous d’ancrer le récit localement ?

C. G. – Les noms de bars, je les ai plutôt choisis pour leur sonorité. Pas vraiment pour situer le récit dans une ville précise. Ce roman, je l’ai écrit en plusieurs couches et j’avais reçu la commande d’une nouvelle qui devait se passer dans la région lémanique. Alors, j’ai tâché d’ôter toutes les références purement lausannoises. Il y a le lac, mais ça pourrait être la mer. C’était important que ça puisse se passer n’importe où.

P. F. – C’est de l’eau assez sombre, assez morte…

C. G. – Oui, d’ailleurs le personnage, Luna, n’est pas très heureux d’être dans cette ville. Il y a cet appartement-terrasse qu’elle a vu comme en rêve, qu’elle aimerait habiter, mais, sinon, elle a dû vraisemblablement partir d’une autre ville qui ne lui plaisait pas non plus…

P. F. – Pour en revenir à votre nouvelle, elle est parue dans le recueil Léman noir, chez BSN Press. C’est donc une nouvelle qui vous a servi de matériau de base. Comment la structuration s’est-elle passée ?

C. G. – En fait, quand j’ai commencé à écrire ce livre, je voulais écrire un roman. J’ai commencé par écrire dix nouvelles d’une dizaine de pages. La nouvelle me semblait maîtrisable. J’ai toujours l’idée d’une fin qui arrive tôt. Alors la nouvelle correspond bien. J’ai donc écrit ces dix nouvelles avec le même personnage, en incluant les thèmes qui m’intéressaient le plus. Ensuite, elles se sont fondues les unes dans les autres. Durant l’écriture de cette première phase, j’ai reçu la commande d’une nouvelle pour Léman noir, avec deux contraintes : que ce soit noir et que ça se passe dans la région lémanique. J’ai demandé à Giuseppe Merrone ce qu’il entendait par « noir », n’étant pas certaine de savoir le faire. Mais j’ai pris l’une de celles que j’écrivais. Puis, une fois que j’avais fondu les nouvelles pour en faire la trame du roman, j’avais un début, un milieu et une fin. J’ai ensuite essayé de faire en sorte que ça forme un tout.

P. F. – Il y a dans le roman une forte présence de l’écriture. C’est en quelque sorte une écriture sur l’écriture. Pourquoi Luna tombe-t-elle sur l’écriture ?

C. G. – D’abord, je voulais qu’elle soit dans la musique, mais elle tombe sur l’écriture. J’ai repris une idée de l’une de mes nouvelles. Un personnage qui se cherchait et rencontrait une fille qu’il voulait employer comme personnage de son histoire. L’idée, c’était donc que le personnage qui anime un atelier d’écriture, D, rencontre Luna puis la veuille comme personnage. Ça mène aussi à des questions sur mon propre travail : comment j’invente un personnage, comment je donne corps à une personne, la rends presque plus réelle que ceux qui nous entourent.

P. F. – Parlons de ce personnage, D. Comment en êtes-vous arrivée à choisir cette initiale nue pour ce personnage ? Pas de point, pas de véritables initiales…

C. G. – Nommer quelqu’un par une simple lettre m’a toujours intéressée. Ce n’est pas une abréviation, c’est un nom, même avec une lettre, une syllabe. Je voulais aussi qu’il reste un peu mystérieux, en retrait. Bernard Campiche m’a demandé si j’étais certaine de mon choix. J’ai beaucoup hésité. Je voulais ce son. Puis je n’ai plus pu revenir en arrière, car toutes les phrases sonnaient avec ce nom. Changer ce nom aurait changé toute la musique du texte. D était le premier nom que j’avais. Les autres personnages avaient d’autres prénoms, mais D était le centre. Cette lettre était le centre. Je l’ai choisie pour ne pas choisir d’autres lettres – B, P., etc. Par contre, je cite un endroit nommé R. – avec le point –, mais c’est un lieu réel, c’est une abréviation. D n’en est pas une.

P. F. – On peut sentir la poésie dans votre texte – et d’ailleurs vous en avez écrit auparavant. Ce D semble rejoindre votre souci du détail…

C. G. – Par rapport à la poésie, dans les nouvelles ou les romans, quand il faut nommer les protagonistes, c’est très important. Par exemple, Rémi et Luna comptent deux syllabes. Virginia, je la voulais plus lourde, plus imposante. J’ai choisi les prénoms pour leur musique. C’est le même travail que je fais quand j’écris de la poésie. Mais plus j’avance, moins je vois de distinction entre la prose et la poésie. Les poésies que j’écris maintenant, je les vois comme des histoires ou l’histoire de quelque chose.

P. F. – Venons-en à Maman, un autre personnage du livre. Elle est absente, on ne sait pourquoi. Que vient faire ce personnage ?

C. G. – J’ai imaginé écrire une histoire sur une jeune femme qui hésite sur ce qu’elle veut faire dans la vie. Puis, quand je finissais ce livre, quand je relisais mon manuscrit, j’ai appris que ma propre mère était malade. Et j’étais hallucinée de constater que j’écrivais en fin de compte là-dessus, sur une femme qui n’avait plus sa mère. Et depuis que j’ai fini ce livre, j’ai l’impression qu’il se passe dans la vie les choses que j’ai écrites auparavant. C’est une expérience incroyable. Je ne m’étais pas rendu compte que j’écrivais un texte sur une maman. Je l’ai vu quand je suis arrivé à la fin du texte. Je pense qu’il y a plusieurs histoires dans un roman : celle qu’on veut écrire, celle qu’on écrit réellement et une autre histoire, cachée. C’est une expérience que je n’avais pas du tout connue avec les nouvelles, par exemple. Il y a moins la place pour différentes couches. Dans un roman, il y a plusieurs histoires superposées. C’est assez troublant. En cours d’écriture, je ne me suis pas rendu compte que j’écrivais cela. J’aime cette idée qu’on ne maîtrise pas tout. Le personnage de Luna reste pour moi assez mystérieux, par exemple. J’ai essayé de l’accompagner jusqu’où je le pouvais. Écrire, c’est aussi cacher des choses…

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