Rencontre avec Jacques Roman et Christophe Fovanna

Jacques Roman & Christophe Fovanna

Pierre Fankhauser – Tout a commencé par une lettre envoyée à Art&Fiction ?

Jacques Roman – Oui, tout a commencé par une lettre écrite par un fou, dont les initiales sont fortuitement les mêmes que les miennes, mais qui manifestement est plus fou que je ne suis fou. Il y a si peu de différences que j’accepte d’être pris pour le fou de la Joconde.

P. F. – Vous pensez que ce J. R. est plus fou que vous ?

J. R. – J’ai l’impression que je ne peux plus écrire que des livres de fou.

P. F. – Vous passez vos jours et vos nuits à écrire, et quand vous n’écrivez pas vous lisez, pendant des lectures qui durent des heures, comme un véritable athlète. Auriez-vous une sorte de folie du texte ?

J. R. – C’est drôle car le seul mot que je retiens est le mot athlète. Quand j’avais 18 ou 19 ans, j’avais entendu l’expression d’un grand poète que j’avais beaucoup aimée : « soulever les haltères de la sensibilité ». Mais à l’âge que j’ai désormais, sans doute que ces haltères-là m’ont écrasé (rires).

P. F. – Christophe Fovanna, vous êtes critique d’art, journaliste, blogueur. Votre vision de la Joconde est beaucoup plus analytique, même si j’ai l’impression que vous aimez pas mal vous amuser.

Christophe Fovanna – C’est vrai que pour ce texte, nous avons beaucoup joué, mais nous avons joué sérieusement. Je suis effectivement entré dans la peau du critique d’art car je ne fais pas ça à longueur de journée, mais je sais ce qu’il faut faire pour l’être. J’ai donc lu des textes, je me suis documenté.

P. F. – Pour écrire ce livre, vous vous êtes servi principalement de trois matériaux : le manuscrit du fou, le corpus de savoir de la Mona et la Mona elle-même. Le manuscrit – confié à Jacques Roman – n’était pas très lisible ?

J. R. – C’était extrêmement compliqué, les pages étaient trouées, il y avait des choses incohérentes, des mots illisibles. C’était visiblement quelqu’un d’agité.

P. F. – Christophe, grâce à la retranscription très minutieuse de Jacques, vous avez pu vous appuyer sur ce manuscrit pour développer votre réflexion sur la Joconde. Quelle ouverture vous a apportée ce matériau aussi peu habituel ?

C. F. – Il a désigné la porte. Analyser une œuvre, c’est soit entrer dans une lumière absolue, soit entrer dans l’absence absolue de lumière. Devant un tableau, on ne comprend rien, d’abord. Et puis après il faut entrer et trouver la lumière, le sens. Ce qu’amène le manuscrit, c’est qu’il désigne la porte à prendre, et que j’ai prise.

P. F. – Et vous, Jacques, qu’avez-vous ressenti la première fois que vous avez consulté ce manuscrit ?

J. R. – Je possède bien entendu le carbone 14 qui m’a permis de dater ce manuscrit. Le fou de la Joconde a eu sa révélation il y a 13 ans environ. Je ne suis pas croyant mais toute ma vie j’ai été touché par les récits des enfants qui avaient vu la Sainte Vierge. C’est très émouvant et c’est très intéressant, car ce sont tous des enfants qui connaissent parfaitement la cartographie de la misère. Ce sont les pauvres, les maltraités, qui voient.

P. F. – Vous aussi vous venez des pauvres et des maltraités ?

J. R. – Je ne parle pas de moi, je parle de ce J. R. Je trouve intéressant cette poésie qui révèle la réalité, alors que certains romans d’aujourd’hui, qui ne m’intéressent pas, travestissent la réalité. La poésie révèle la réalité, c’est bien pour cela que je suis de ce côté là et que je suis du côté du fou. Je découvre aussi que le fou, seul dans son coin, ignore que des années auparavant, quelque part dans le monde, deux poètes – et un critique d’art canadien – ont eu la même intuition que lui.

P. F. – Pour vous, cette intuition est une sorte de savoir ?

J. R. – Si vous demandez à un scientifique ce que sont la connaissance, la recherche, la découverte, il vous dira que oui c’est une immense émotion, et un savoir. D’un coup, on a une révélation, et parfois à cause d’un accident. Ça marche aussi comme ça, je crois, la vision.

P. F. – Christophe, quand vous êtes tombé sur la retranscription des feuillets du fou, ça vous a fait quoi ?

C. F. – D’abord un grand moment de solitude, car on se dit : « d’accord, mais ? » Et puis on réfléchit, et puis ça ramène au tableau, ça force à regarder la Joconde dans les yeux. Ensuite, je me suis demandé quel chemin je devais emprunter pour voir ce que voyait le fou. Il faut dire que le chemin était indiqué par un mot. Je suis alors retourné à la source, aux écrits de Léonard de Vinci, et j’ai cherché avidement ce fichu mot. Quand je l’ai trouvé, je me suis dit que je ne m’étais peut-être pas trompé de chemin.

P. F. – Dans le second feuillet non numéroté, le fou dit : « la seule femme que Léonard aima, Mona Lisa aveugle, me donnait à voir mon aveuglement ». On voit quoi quand on voit son aveuglement ?

C. F. – Soit rien, soit tout, et c’est là l’enjeu, finalement. On peut enfin traverser ce miroir et aller gratter là où c’est vrai. La vérité avec un grand V, ou avec un petit v, je ne sais pas, mais en tous les cas on peut y retourner. Quand on ouvre une porte, on peut faire des allers et retours. C’est aussi ça la révélation du fou de la Joconde : la peinture n’est pas une surface. C’est un volume. Et il faut se balader dans ce volume. Après, la suggestion, c’est de se balader les yeux fermés.

J. R. – Oui mais tu t’es aussi baladé dans l’histoire du tableau, dans toutes les hypothèses, les choses avancées par les critiques d’art. Tu t’es baladé très sérieusement. Ce qui est intéressant, c’est que toutes les hypothèses – avant celle du fou – sont toutes romanesques ou ésotériques. C’est toujours de l’anecdote, ça ne concerne pas la peinture, il y a mille hypothèses sur qui était cette femme. Mais on s’en fout, ça n’éclaire en rien notre regard sur la peinture ! Alors que là, si elle est aveugle, quel magnifique génie que Léonard de Vinci !

C. F. – Il y avait déjà l’histoire du mur que l’on retrouve dans les écrits de Léonard de Vinci. Il nous disait que si on voulait peindre un sujet alors il fallait regarder un mur, et l’image allait apparaître. Il y a déjà l’idée que la surface, que la toile, est quelque chose qui fait surgir. Il y a aussi un élément historique qu’il faut garder en tête : au début du XVIe siècle, la peinture n’est pas le premier des arts. Le premier des arts est la poésie. Mais Léonard n’est pas du tout d’accord. Il nous dit que si on met une représentation de Dieu sur une peinture et à côté un poème qui en parle joliment, on sait très bien de quel côté va se tourner le public. Le fait de penser Mona Lisa aveugle dit beaucoup sur la manière dont on doit regarder la peinture : les yeux grands fermés. C’est comme ça qu’il faut regarder. Le mot aveugle – c’est le mot que je cherchais dans les carnets de Léonard – et je l’ai trouvé, à ce moment précis où il parle de cette question de ce qui est le mieux, la poésie ou la peinture. Les batailleurs, les exégèses, disaient que la poésie était une poésie muette. Alors Léonard leur répond alors d’accord, mais dans ce cas la poésie est une peinture aveugle. Et tout le débat est là. Quand on regarde la Joconde, on voit une femme qui nous regarde et qui nous sourit. On n’a jamais rien su dire d’intéressant sur ce fichu sourire. Elle ne nous parle pas, elle est aveugle mais elle est surtout muette. On n’arrive pas à savoir ce qu’elle nous dit, et il y a ces deux tensions dans cette peinture. Aujourd’hui c’est l’aspect muet de ce tableau qui nous fait parler, qui nous fait fantasmer. Donc Léonard a gagné, car ce qui est muet c’est bien la peinture, tandis que ce qui est aveugle, c’est la poésie. Mona Lisa est la peinture et la poésie, elle est les deux.

J. R. – Peux-tu revenir sur la découverte de 1978 ?

C. F. – En 1978, un critique littéraire canadien, directeur de la revue La Liberté, a cette même intuition. Il fait la critique d’un recueil de poèmes qui parle, entre autres, de la Joconde. Il dit de regarder la Joconde dans le blanc de l’œil en faisant un parallèle avec le blanc de la page. Nous sommes dans un jeu de miroirs mais il prend une perspective plus littéraire. L’intuition est la même : si la Joconde est aveugle alors on peut envisager tous les points de vue. J’essaye vainement de le contacter, sans succès à ce jour.

P. F. – J’aimerais revenir au livre car pour le coup on prend l’angle d’approche de la poésie. Pourquoi avoir articulé ce texte de cette manière là ? Quel a été le processus de mise en place de cette machine très minutieusement agencée ?

C. F. – C’est un processus amical qui est à la source de ce livre. Avec Jacques, nous nous connaissons depuis longtemps, nous avons souvent débattu de ce qu’est l’écriture et ce qu’est l’image. Quand Jacques est venu vers moi, en me chambrant pendant pas mal de temps, en me disant je connais le secret mais je ne te le dirai pas. J’ai dû patienter, et puis il me l’a dit, et nous avons eu ce projet de livre.

J. R. – Je trouve que par les temps qui courent, faire un livre qui allie humour et intelligence, ce n’est pas mal ! Ce qui m’intéresse aussi de plus en plus dans l’histoire de l’art, ce n’est pas de commenter ce qui a été mille fois commenté, mais plutôt de m’étonner devant un tableau qui date de plusieurs siècles. Je ne sais pas ce qu’est écrire, mais je sais que c’est produit par un étonnement. Étonnement devant la joie, étonnement devant ce qui se passe derrière les paupières, étonnement devant la merde dans laquelle nous sommes.

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