Rencontre avec Alexandre Voisard

Alexandre Voisard et Pierre Fankhauser

Le 13 avril 2015, l’association Tulalu!? recevait Alexandre Voisard, à l’occasion de la parution de son dernier roman, Oiseau de Hasard, paru chez Bernard Campiche Éditeur. Nous vous proposons ci-dessous une retranscription partielle de cette rencontre.

Pierre Fankhauser — Alexandre Voisard, comment allez-vous ?

Alexandre Voisard — Couci-couça. Mais ça va. Je serais ingrat de ma plaindre de la vie ou des circonstances.

P. F. — Nous vous recevons ce soir autour du livre Oiseau de Hasard, avec comme sous-titre Les trois vies de Jacques Louis dit Louis. À la fin de l’introduction, vous dites que ce sera un roman familial : « il sera ce que l’histoire, devant moi, voudra bien m’en dicter. » Qu’est-ce que cela signifie ?

A. V. — J’ai si peu d’éléments concrets et d’informations réelles et officielles que je suis contraint d’inventer une bonne partie de cette vie-là, en tout cas ce qui touche à sa vie privée. On peut baliser à la lecture de l’état civil ses rencontres, les lieux traversés, quand les descendants arrivent. La simple lecture des registres d’état civil donne des informations importantes. Dans cette première approche, il y a quelque chose de capital. Je m’aperçois que mon grand-père, qui a épousé une Cécile Ganguillet, venant de Cormoret, dans le vallon de St-Imier est en fait sa deuxième épouse, qui sera ma grand-mère et que j’ai connue très tard. En fait, son époux a été marié une première fois avec une Marie, qui curieusement porte le patronyme de Voisard également, c’est un hasard…

P. F. — C’est un « oisard »…

A. V. — Oui, exactement… Il existe plusieurs branches de Voisard, ce n’est pas étonnant. Il a épousé une Voisard qui est de trois ans plus âgée que lui. Elle doit avoir quelque chose de compliqué. Lui, au moment du mariage, a vingt ans et son épouse en a vingt-trois. À l’époque, une différence d’âge importante, pose question, pour le moins. Ce mariage ne va donc pas de soi. On s’aperçoit à l’état civil que l’épouse est décédée six mois plus tard. C’est curieux. On sait qu’on peut mourir en couches ou de différentes manières, par diverses mauvaises fortunes, à cet âge-là. Pour ma part, j’ignorais son existence. Mais on sait très peu de choses du grand-père, et c’est ce qui fait sa légende. Il a été engagé à la Légion étrangère.

P. F. — C’est un des documents que vous avez employés.

A. V. — Oui, son livret militaire authentique dont j’ai hérité je ne sais comment, par un très grand hasard, car tous les papiers de mon grand-père ont été brûlés comme c’est d’usage dans mon milieu. On débarrassait tout. Ainsi, il a été bel et bien dans la Légion étrangère. Il s’est engagé non loin de chez nous, à Belfort. Or, il s’est marié un peu plus de trois mois après son engagement à la légion – engagement qui devait durer 5 ans. Il a donc dû déserter… Il a dû quitter la France et se réfugier en France, ce qui est paradoxal.

P. F. — Merci pour ce résumé. Vous m’avez bien eu : à la lecture, je m’étais dit que vous deviez avoir eu une énorme documentation pour brosser un tableau si vivant… Et en fait, vous n’aviez que des détails et avez dû imaginer. Comment cela se passe-t-il donc au niveau du travail de création. Comment donner de la vie à partir de cela ?

A. V. — La première chose est de noter les anecdotes racontées par ma grand-mère. Mon père avait sorti son père de sa mémoire, il n’en parlait jamais. Il était très attaché à sa mère et l’a protégée jusqu’à la fin de sa vie. J’imagine que lui, mon père, a été en quelque sorte l’ange gardien de sa mère devant le père, qui était – sa légende l’atteste – brutal, violent, surtout après avoir bu. Dans la famille, personne ne parlait du grand-père. Je n’en apprenais de ma grand-mère que lorsqu’on lui posait des questions innocentes. Grand-maman, tu ne chantes jamais, pourquoi ? Oh, moi, je ne chante pas… Je n’ai rien à chanter. Mais grand-père, lui il chantait – il était musicien – oh, ça, oui, mais au cabaret – et le cabaret, c’était le bistrot, c’était pas pour moi. Aussi au moment de sa mort, des questions enfantines peuvent survenir. Comment est-il mort, grand-papa ? Il est mort du mauvais remède que lui a donné le docteur. C’était aussi simple, définitif et rapide que cela. Ça a dû être brutal, et le mauvais remède violent, définitif. À partir de là, je dois imaginer comment on peut mourir à partir d’un remède donné par le docteur. J’ai donc dû inventer là autour.

Il y a donc certaines anecdotes qui donnent des repères, des traits de caractère, des circonstances. J’ai dû aller chercher dans les chroniques de l’époque comment on vivait, à quoi les gens s’intéressaient, quel était le prix du pain, ce qui se passait sur la scène internationale, de quoi on parlait dans les chaumières, quelles étaient les professions recherchées. Le genre de recherches que font ordinairement les historiens. Mais je ne suis pas du tout historien, pas du tout méthodique. J’ai fait ce travail à l’aveugle et au hasard. J’ai puisé des choses qui me donnaient le contexte historique, qui m’amenaient à faire des choix. Une autre chose m’a aidé. J’ai un certain âge, et j’ai vu vivre, dans les villages, parce que j’ai habité des villages, notamment près de Porrentruy, j’ai beaucoup fréquenté la campagne, pour beaucoup de raisons. J’avais donc une idée de ce qu’était la campagne et de la manière dont les gens y vivaient. Ceux qui y vivaient en 1890-1900, je les ai connus, ils étaient de la génération de mon grand-père. J’avais un souvenir concret de leurs vies, de leurs habitudes. Tous ces gens étaient aussi un peu horlogers et paysans à la fois. J’ai donc pu me faire une idée plus concrète de ce qu’il pouvait être au sein de cette société.

P. F. — Vous employez l’image d’une gerbe de foin, qui représente ce que l’on ramasse de la vie. À quoi ressemble votre gerbe de foin ?

A. V. — Mon Dieu ! Ce n’est pas une grosse gerbe ni une riquiqui. Entre les deux… Je ne sais pas de quoi la qualifier. C’est un petit bouquet précaire, façonné besogneusement, mais non sans amour, avec une patience mise à l’épreuve continuellement. C’est un peu compliqué.

P. F. — Patience mise à l’épreuve ?

A. V. — Eh bien, j’ai une famille qui ressemble quantitativement beaucoup à celles qui m’ont précédé. J’ai donc procréé fructueusement, à une époque où le contexte professionnel n’était pas des meilleurs. J’ai dû beaucoup cravacher pour sortir des impasses où je me trouvais. C’était matériellement compliqué et long à se mettre en place. À part ça, j’ai une épouse qui devait ressembler à ma grand-mère paternelle, très obstinée, très proche de ceux qu’elle avait enfantés, qui était au souci de tout et qui portait tout à bout de bras alors que moi je ressemble un peu – un peu seulement – à mon aïeul, parce que je suis plus fantasque et plus léger. J’étais un père distrait, mais aimant tout de même, non pas insoucieux de ses enfants, mais qui a eu un peu… C’est difficile de parler en termes objectifs de tout cela… Alors, disons cela avec sincérité… Disons que l’amour n’a pas suffi, de ma part il aurait fallu plus de présence et de travail auprès d’eux, dont je suis très fier, et pour qui grâce à Dieu – disons Dieu – et à quelques-uns de ses complices, tout s’est bien passé, en partie grâce à moi aussi. Mais bon, il s’agit d’un autre, alors revenons au sujet.

P. F. — Justement, je ne suis pas très sûr qu’il s’agisse d’un autre… Il y a plusieurs manières de construire une fiction mais, au fond, on parle toujours de soi.

A. V. — C’est évident, je ne puis pas chasser de mon esprit que je suis un peu là-dedans, et que j’y suis impliqué. Je ne peux pas me défiler. Je m’identifie à cette personne-là d’une certaine façon. J’assume complètement mes choix, même si j’ai dû inventer les détails de sa vie. Mon souci constant a été d’être – pardon pour le pléonasme – dans une vraie vraisemblance. Indiscutablement, oui, possible… Même si c’est écrit que c’est réel. Car je postule que tout ce qui est écrit dépose une réalité dans nos vies. L’écriture, le roman, le poème sont des réalités. Tout ce à quoi j’ai pu donner une forme est une réalité. Dont cette histoire-là.

P. F. — À la RTS tout à l’heure, vous avez dit que la distinction entre les chasseurs et vous, c’est que les chasseurs tirent sur tout ce qui bouge et vous sur tout ce qui ne bouge pas… Vous écrivez sur des pierres, par terre… Vous collez l’écrit à la matière, aux choses. Pourquoi cette démarche ? Pourquoi vouloir tant coller aux choses que vous y écriviez physiquement ?

A. V. — Je crois que le poème nous transporte. On est dans un monde virtuel, en poésie. On joue un jeu souvent cruel d’ailleurs avec les mots, à qui on veut donner une forme, à qui on veut donner un rôle, puisqu’on les fait jouer une partition qui est différente…

P. F. — Pardonnez-moi, jeu cruel ? Pourquoi ce qualificatif ?

A. V. — Un jeu difficile, à la vie à la mort. Je vais jusque là. L’exercice de poème est quelque chose de… Je cherche la meilleure épithète, mais elles sont nombreuses et aucune ne me satisfait pleinement… Pour cela, j’ai employé le mot cruel, parce que c’est à chaque fois définitif. Le choix d’un mot est définitif, une fois écrit, il parle pour vous, il prend votre place, il décide du sort de ce que vous dites, de la manière dont il va être entendu, et c’est un peu cela le sort du poème. Je me projette toujours, quand je suis dans une prose comme celle-là, que j’ai voulue finalement assez légère, assez facile et accessible en tout cas à un « lecteur moyen », comme on dit avec condescendance. Je ne voulais pas que ce soit un livre psychanalytique – ce que j’aurais pu faire, mais je ne sais pas si j’en ai les moyens intellectuels, et je ne sais pas si ça aurait intéressé qui que ce soit. Donc, la meilleure façon d’exister, c’est d’exister dans une matérialité, et c’est ça qui m’intéresse. Ce que j’imagine et projette dans ces mots, cette préhension, cette appréhension de l’image, c’est de ne pas perdre de vue la matérialité des choses. La spiritualité que vous trouvez à aboutir dans l’exercice de la poésie ne doit pas être à des années-lumière de la réalité des choses, de la matérialité des choses de la vie. Ça m’a toujours importé de tout ramener au « plancher des vaches ». Avoir les pieds sur terre et être dans la réalité du monde. C’est très important. Il faut être soi-même avec ses rêves dans une vraie réalité du monde. D’où la difficulté d’être poète. On est toujours à mi-chemin de quelque chose. Puis, quand on atterrit, qu’on sent la terre sous ses pieds, on se dit qu’on n’a pas perdu son temps. Tout va bien.

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