« Prison ferme » de Marcel Nicolet

Prison ferme, Marcel Nicolet

Je vais vous parler d’un livre écrit par un homme condamné pour le meurtre de son ex-femme, un assassin qui purge actuellement sa peine de prison en Suisse. Je viens vous parler d’un livre que vous ne pourrez pas lire car celui-ci a fait l’objet d’une interdiction, par décision de « mesures superprovisionnelles » du Tribunal régional des Montagnes et du Val-de-Ruz datée du 29 mars 2016 (voir le site de l’éditeur). Un livre retiré des rayons des librairies, le pur fantasme de tous les bibliophiles avertis. Et pourtant. Démonstration par A + B que le fantasme dépasse rarement la réalité.

Avouons que l’argumentaire avait de quoi séduire, interroger, intriguer :

Prison Ferme, c’est l’histoire d’un homme incarcéré pour une peine de longue durée à la prison de Bellevue, suite à un drame, le meurtre de son ex-épouse. Vous êtes choqué. Lui aussi. Depuis le début. Et il l’est toujours. Par contre, dans l’isolement de sa cellule, il cherche inlassablement à comprendre et surtout à laisser un témoignage à ses filles. Si, un jour, elles veulent le lire.
Un récit qui vous plonge dans l’intimité du coupable qui, jour après jour, nuit après nuit, cherche des explications sur les chemins de la résilience. Il vous fera aussi découvrir des détenus et des gardiens sous un jour nouveau, très éloigné des clichés habituels. Ce récit transpire le vécu de l’intérieur de la prison où très souvent la réalité, même excessive, dépasse la fiction.

Evidemment, quand on s’attaque au livre d’un meurtrier, et que pour des raisons évidentes on n’a pas eu vent de l’affaire — ce qui, en ma position de fraiche expat’, est bien mon cas — la première question, fascination, qui vient en tête est pourquoi ? Marcel Nicolet n’élude pas. Il plante son décor. Enfant non désiré, pas maltraité mais négligé, la faille narcissique et le complexe d’abandon sont béants dès sa prime enfance. Béance qu’il passera son âge adulte à tenter de combler en dérivant vers la boulimie. Couple, un enfant et bientôt deux, le besoin d’argent se fait pressant, l’auteur s’investit corps et âme dans son métier de gastro-entérologue, au point de s’y perdre et d’y perdre son mariage. Madame la future assassinée refait sa vie, ne se prive pas de remarques cinglantes, Monsieur le futur assassin, après avoir pensé au suicide, après avoir tenté le psy, cède à un coup de folie et par un coup de feu tue son ex-épouse. Je vous la fais en bref, l’auteur nous la fait tout autant courte. Des remords ? Des tentatives d’explications ? Des excuses ? A ses filles qu’il ne voit plus, éventuellement, oui. Pas facile de discerner un repenti sincère entre les lignes d’un livre, mais je ne suis pas juge, et encore moins partie, à moi le confortable rôle de simple lectrice curieuse. Curieuse et bientôt dubitative.

Après avoir expliqué son parcours, Marcel Nicolet s’applique à nous décrire son quotidien, entre sport (là où l’on apprend que les détenus Suisses font du tennis), travail obligatoire et reprise de ses études — supérieures — filière Economie. Responsable de la bibliothèque, le voilà qui croise du beau monde et qui lave son linge sale, en famille, si j’osais. Les visites, les matons, les pensées personnelles, les lettres intimes et parfois les poèmes se croisent en de très courts chapitres. S’ennuyant parfois (de lui-même ?), Marcel Nicolet n’hésite pas à endosser d’autres rôles, à nous conter les histoires d’autres détenus, à s’offusquer de ne pas être interviewé dans le cadre d’un article de journal qui prône le retour à l’école des prisonniers, voire à se montrer sinon franchement raciste, du moins clairement moqueur. Car le souci de Prison ferme tient à la personnalité de son auteur. S’attacher à un assassin, me direz-vous, quel drôle de vœu pieux, mais tout de même, comment s’intéresser à quelqu’un qui se montre tour à tour cynique ou ironique, sans réussir à se prouver drôle ? Marcel Nicolet avoue que le reproche lui en est souvent fait, mais qu’il s’agit là pour lui d’une façon de se protéger, de ne pas laisser filtrer ses sentiments. Soit, mais tout de même. De sa mère souffrant d’Alzheimer à l’Administration qui lui refuse la liberté nécessaire pour accepter un poste, du voisin fumeur qui par sa toux intempestive le contraint à manger seul dans sa cellule aux jeunes étrangers dont il singe le français approximatif, tout est bon à la plainte. Et encore la longue diatribe contre le changement d’établissement qui le privera, c’est certain, de l’accès internet indispensable à la poursuite de ses études. Très loin d’une réflexion distanciée sur l’enfermement, ou sur le repentir, Marcel Nicolet ne pense son livre que comme une fenêtre ouverte par laquelle il pourrait brailler son aigreur. Pourtant l’homme se dit humain, humaniste, et se rêve humanitaire. Ce n’est plus une béance, c’est un fossé ! Que la littérature se doive de donner la parole aux voix enrichissantes, tout en ne devant rien aux babillages intempestifs, que les livres interdits ne soient pas forcément des livres qui méritent d’être lus, en voilà des questions qui se posent et qui trouvent dans Prison ferme réponses. Alors ami lecteur, ne te la pose plus, tu ne le liras pas, et tu ne manqueras rien.

PS : Après décision de justice, Prison ferme a finalement été autorisé en librairie, après suppression de quelques pages ayant trait à l’assassinat, et avec l’ajout d’un encart volant notifiant ce jugement.

 

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Par Amandine Glévarec

Logo de l'éditeur, Prison ferme, Bernard Campiche Éditeur, 2016, 272 p.
ISBN 9782882414021978-2-882414-02-1

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