« Nos possibilités d’impasses sont innombrables » de Sylvain Thévoz

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Le dernier poème que je me souviens avoir lu est Le Dormeur du Val de Rimbaud. Je devais avoir 9 ans. J’ai alors décidé que je détestais la poésie, que c’était bien trop triste, et le rythme, et les chiasmes, pas pour moi. 25 ans plus tard, je décide de me reposer la question. Têtue comme une Bretonne certes, mais… Au Ray’s day, j’entends Sylvain Thévoz scander Bienvenue en Suisse. J’avoue que je le prends un peu pour moi, même si en fait non. J’empoche son livre (celui où le titre est marqué au dos – j’adore, mais l’auteur lui-même le déconseille vivement pour des raisons clairement commerciales). J’ouvre les bêtes (subtile référence à l’illustration de la couverture) et me laisse bercer par le ronron du lave-vaisselle.

Venir dans son corps je sais faire
je peux y croire même en sortir simplement
par gravité passer indemne de l’autre côté.
Je dis quelque chose se brise
Les premiers mètres d’angles rapides
étaient la paix étaient la prime
puis tout se paie.

Qu’y trouve-je ? Des vers, mais modernes. Je vois bien que ça ne rime pas. Dix minutes à compter sur mes doigts, comme une gamine. Je ne dois pas être douée, ça oscille entre 7 et 12. Mettons de côté l’aspect pratique, que ressens-je ? Une grande solitude intérieure, un peu comme quand quelqu’un me parle vite trop vite en anglais et que je ne comprends pas. Pense musicalité qu’on me dit, laisse toi porter. Ça marche pour un vers, mais perturbée je suis par l’ensemble. De quoi que ça cause ?

Elle compte la densité des branches
non la hauteur des haies
ne siffle pas l’insecte ne brusque pas la bête.
Je crois maintenant je deviens con.

Alors je me paye le luxe d’un lecteur. Je peux me concentrer sur l’écoute, non sur le déchiffrage. Et puis, à deux, c’est toujours mieux. Discutons figures, styles, procédés, allitérations. Des fois ne discutons plus, goûtons juste au lyrisme d’une évocation. Faire naître une impression avec quelques mots qui se recoupent, bien sûr que c’est un miracle. Poétiser non pas pour communiquer mais pour émotionner, j’admire. Parfois je monte très haut, puis rebondis sur une image malheureuse ou sur un son devenu répétition. Souvent je garde les mots en bouche et me plais à les sucer, à me les répéter, comme un bonbon.

Aujourd’hui charger tas de bûches
sur les os tractions des tendons et de la corde
relever les pièges posés de travers dans la grange
semer sans discontinuité
le silence est le seuil de mon amour pour elle.
Une graine tombe c’est silencieux et c’est un monde
elle reste longtemps assise et son pied bouge sur le sol
l’irrémédiable la fait lever.

La poésie comme un voyage, les yeux fermés. Pas de destinations précises, pas de certitudes quant aux paysages traversés. Un abandon à l’indicible. Une voix hors de ma tête, une impression. Un lâcher prise, une confiance dans l’autre qui nous mène et nous murmure. Un partage. Une expérience. Un pourquoi pas.

Poser son souffle au sol
monter deux abris pour la nuit
ramasser les débris des murs ne pas jouer
ni pour les briques ni contre les blocs
devenir transparence
et laisser ce qui pèse à l’entrée.

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Par Amandine Glévarec

Logo de l'éditeur, Nos possibilités d’impasses sont innombrables, Samizdat, 2011, 50 p.
ISBN 9782940188602978-2-940188-60-2

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