« Polaroïds » de Laure Mi Hyun Croset

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Laure Mi Hyun Croset ne s’épargne pas dans Polaroïds, et ne nous épargne pas non plus. Comme une série de photographies, ou d’anecdotes, l’auteure revient sur les petites hontes et les grands chagrins qui ont parsemé sa vie de jeune fille Coréenne, adoptée, avec son frère, par un couple de Suisses. Sous le joli terme d’autofiction – qui laisse toujours planer un doute salutaire – voici un recueil de moments de vie, pas les plus sympa, vous le comprendrez rapidement. De l’incompréhension de l’abandon initial à sa phobie de l’eau, en passant par les problèmes de communication avec les autres enfants, les complexes physiques, les quiproquos gênants, l’arrivée du chamboulement de l’adolescence, les humiliations anodines mais marquantes, Laure Mi Hyun Croset nous liste ses travers, défauts et mésaventures avec une lucidité et une franchise qui provoquent chez le lecteur compassion, mais incompréhension.

Je conçois les névroses comme des séries de polaroïds inquiétants, disséminés dans de vastes forêts, comme un certain nombre d’images égarées dans les bois de nos esprits. Je pense que quand j’accepterai de me mettre à la recherche des miens et m’efforcerai de les observer attentivement, je pourrai saisir le fondement même de mon dérèglement. Je crois qu’une fois que j’aurai regardé ces instantanés, je comprendrai que ces visions dérangeantes ne sont que le souvenir de moments douloureux, d’instants certes pénibles, mais dépourvus de laideur. En vérité, ni beaux ni laids. Plutôt qu’une blessure répugnante, je verrai alors une plaie aussi régulière que la coupure d’une lame de rasoir. Une fois que je l’aurai identifiée comme telle, elle pourra se refermer et, à la place d’un bourrelet disgracieux, j’aurai une cicatrice neuve, lisse, nette.

Pourquoi s’exposer ainsi ? Dans ce que nous avons tous vécu, et que nous nous sommes sitôt efforcés d’oublier ? Tout le monde se souvient d’avoir été un gauche adolescent, toujours un peu en décalage, à côté de la plaque, de la brisure de la fin de l’enfance et de la méchanceté de nos semblables qui passent – sans qu’on n’y comprenne rien – du statut de camarade de bac à sable à celui de juge-bourreau, à la langue aussi affûtée qu’un rasoir. Certains sont plus précoces que d’autres. Dieu merci la mémoire est ainsi faite qu’on peut y entasser tout un tas de moments gênants, en gageant sur la certitude que le monde entier les aura oubliés depuis. Mais Laure, par contre, semble se faire un malin plaisir à nous renvoyer d’elle-même une image des moins reluisantes. Est-ce par volonté de coucher sur le papier ses peines et ses frustrations pour mieux les enterrer? Par envie d’être aimée par ceux, et ceux-là seulement, qui feront l’effort de chercher plus loin que les Polaroïds proposés ? D’être acceptée – intégrée enfin ! – dans toute sa vérité ? Besoin masochiste ou plaisir de la mise en scène ? La logique féminine est impénétrable.

Il me coûte pourtant d’exhumer le polaroïd de mon premier jour d’école. J’avais, déjà alors, le sérieux qui fit longtemps de moi une fillette étrange.
Je me réjouissais d’aller à l’école, non seulement pour y rencontrer d’autres enfants, mais aussi pour y apprendre l’ordre et la discipline. Je pensais que cette socialisation forcenée allait m’ouvrir des portes. Je ne me trompais pas. Cela fut confirmé ultérieurement. Néanmoins, le souvenir de cette joie affamée que j’avais ressentie à la perspective d’aller dans une institution aussi normalisatrice que l’école me mit par la suite souvent mal à l’aise.

Comme dans On ne dit pas « je » ! c’est avec plaisir que je retrouve le style de Laure Mi Hyun Croset. Un ton personnel, à la limite de l’écriture journalistique, qui décortique, qui dépiaute, avec une distance tout en profondeur, qui n’appartient qu’à elle. Je l’ai déjà dit, mais le redis, j’aime dans ce que j’appelle l’écriture féminine, cette impudeur, cette mise à nu, cette mise à cru, cette cruauté. Que les entrailles soient ainsi exposées, avec une violence toute en finesse, sans sensationnalisme, juste savoir dire franchement, sans peur d’être jugée. Que Laure Mi Hyun Croset s’expose ainsi, qu’elle fasse d’elle-même le sujet de cette dissection, je trouve ça effroyable, mais admirable.

Si, au début de mon existence, mes peines furent généralement liées à mon corps, une fois celui-ci apprivoisé, elles s’attaquèrent plus cruellement encore à mon esprit. Elles me frappèrent de plein fouet par le truchement des mots.
Je fus rarement de celles qui faisaient tapisserie aux soirées dansantes. J’eus, pourtant, mon lot de petites brimades.
Lors d’une de mes premières sorties, je constatai la différence entre les musiques rapides sur lesquelles on dansait en groupe et celles sur lesquelles on se tenait enlacé à une personne de son choix. Je demandai à un camarade de classe, sans y voir un manque de logique, s’il aimait bien danser les solos. Il me reprit : « On dit “slows“, c’est de l’anglais ! » Je rougis et me jurai que l’on ne m’y reprendrait pas plus à parler la langue de Shakespeare qu’à danser des slows.

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