« Le Poids des corps » d’Olivier Sillig

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C’est un roman de solitudes. De celles qui peuplent les grandes villes et qui normalement ne se croisent pas, car chacune suit sa propre destinée. Et puis les circonstances font que, sans le vouloir, on s’ôte l’œil du nombril pour regarder celui qui souffre près de soi. La petite droguée en plein bad trip dans la cage d’escalier, la jeune femme obèse paralytique qui reste seule à attendre, au Buffet de la gare, un père toujours en retard. Et alors le contact se créé, et alors un livre s’écrit. Un roman d’humanités, en somme.

Sous l’escalier, coincée contre un des vélos, il y avait une fille. Elle était complètement recroquevillée sur elle-même, la tête entre les bras et les genoux. Elle gémissait effectivement, mais très faiblement maintenant. Elle ne devait pas l’avoir entendu. Il pouvait très bien remonter, tout aussi silencieusement, ressortir, aller boire sa bière. La bière aurait un drôle de goût et la musique un drôle de son, mais il pouvait le faire, c’est même ce qu’il y avait de plus raisonnable. C’était ce qu’il allait faire, il fallait qu’il foute la paix à cette fille. Elle n’avait pas le droit de venir là, mais si elle y était, c’est qu’elle voulait qu’on la laisse tranquille. Il allait lui foutre la paix. Mais il ne bougea pas. Il ne faisait aucun bruit, il transpirait (mais transpirer ne s’entend pas, et maintenant il transpirait si souvent).

Mais l’empathie ne suffit pas, un thé et un bain chaud non plus. La jeune droguée est retrouvée morte dans un fossé et son hôte d’une nuit, pourtant bien flegmatique, ne s’en remet pas vraiment. Pourquoi se fait-il passer pour son oncle ? Pourquoi va-t-il à la morgue ? Pourquoi assiste-t-il à l’enterrement ? Une impulsion, comme ça. Pas au goût du commissaire, c’est évident. Pourtant celui-ci devrait comprendre la force des idées fixes puisqu’il entretient de son côté une envie de miracle : que sa fille remarche un jour. Quitte à passer ses nuits dans les tripots, à jouer clandestinement à des jeux d’argent. Décidemment, tout le monde a quelque chose à cacher, est-ce là alors Le poids des corps ?

Ensuite il parle :
— La fille a vu Émilie se shooter. Elle a fait de même, juste après, avec sa propre drogue. La copine a plané, Émilie est morte. Et vous avez vu comment ! En tous cas…
Jean sent quelque chose de menaçant chez son interlocuteur, pourtant il insiste :
— En tous cas ?
— En tous cas, vous avez vu son corps à la morgue ! Sa copine n’a eu qu’un trip parfaitement ordinaire !
— Mais ?…
— Elle pense que ma nièce a été empoisonnée. On aurait trafiqué sa drogue. Schuhmacher enchaîne : Pour elle, le type qui a fait ça… C’est…
— C’est moi ?
La voix de Schuhmacher se fait sourde :
— C’est ce que pense la fille.
— Moi !

Le roman d’Olivier Sillig nous emmène bien sur la piste d’un assassin, mais n’entre pas vraiment dans la catégorie des policiers. La mort d’Émilie, finalement, n’est qu’un prétexte. Celui qui nous permet de dépiauter la vie et les secrets de quelques personnes dont, par hasard, les destins se nouent. Un livre doux et calme, au style simple et clair, qui peu à peu gagne en densité, et en intérêt. La construction déconstruite, qui nous fait commencer par la fin pour ensuite reprendre une chronologie classique, ne cache rien du fait que cette histoire va mal finir. Raison suffisante pour titiller l’imagination et avoir envie de le terminer. Le titre, fort beau, gardera quand à lui son mystère.

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Par Amandine Glévarec

, Le Poids des corps, 2014, 166 p.
ISBN 9782825144244978-2-825144-24-4

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