« La Petite bête » de Laure Chappuis

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J’ai réussi à vous le cacher jusqu’à présent, mais soyons franche : je n’aime pas les enfants. Mais alors pas du tout. Autant vous dire que passer 124 pages dans la tête d’une gamine représentait pour moi une véritable gageure. Mission accomplie. Je ne vais pas obtenir le titre de maman de l’année, mais peut-être celui de lectrice du mois. Bref, intermède. Nous voici donc dans la tête d’une petite fille, qui vit sa vie de petite fille, la chasse aux escargots, l’envie de vomir dans la voiture enfumée par papa, la torture de rester immobile quand maman coupe la frange. J’ai connu tout ça, je m’en souviens bien.

Le samedi, pour le dîner, on a presque toujours des épinards en purée et des rognons, dodus comme des doigts coupés en morceaux. Des doigts boudinés de boucher. Moi j’aime pas les rognons. Les doigts non plus. Je n’ai jamais sucé mon pouce.
Ce samedi, je dois manger encore plus vite que les autres jours parce qu’après, on va se dépêcher de partir en auto pour aller passer du bon temps chez l’Oncle Jean. Dans l’auto j’ai un sac plastique. Pour les rognons.

Prendre un ton enfantin est sans aucun doute l’un des défis les plus ardus pour un écrivain. Comment intéresser son public adulte sans tomber dans la mièvrerie à deux francs suisses cinquante ? J’avoue qu’au cours des 35 premières pages, Laure Chappuis a failli me perdre en route à deux ou trois reprises. Et puis j’ai fini par occulter le côté « raconté par » et j’ai bien gentiment attendu que tout parte en sucette. Car ça ne pouvait que mal finir, à quoi bon sinon ? Les gens heureux n’ont pas d’histoire, les petits enfants non plus.

Pour fêter le 1er Août, Papa décide qu’on va monter jusqu’au col. La grande aventure. On aura une belle vue sur la vallée. Il part devant avec le sac du pique-nique et les gourdes d’eau. C’est comme ça, c’est lui le plus grand et le chef de la troupe. Maman dit qu’il grimpe comme un chamois, qu’il trotte comme un chat maigre. Qu’il a de si longues jambes qu’elle doit faire deux fois plus de pas que lui. Pour m’encourager, elle me dit vas-y cabri.
Bon, elle dit aussi que je dors comme une marmotte, que je mange comme un moineau, que j’ai une mémoire d’éléphant. Alors c’est normal que j’aille moins vite avec un éléphant dans la tête.

On oublie à quel point la mort est proche quand on a 7 ans. Les oisillons tombés du nid, les hamsters qui s’enrhument, les souris qu’on empoisonne, les escargots transformés en limaces. Le grand-père dans sa boîte. L’enfant ne s’en inquiète pas, c’est la vie. Et puis il y a les disparitions plus insidieuses, comme maman qui s’en va marcher seule la nuit. C’est toujours la vie, mais avec des petits riens en moins. Papa qui ne rigole plus, Mina, la grande sœur, qui préfère la compagnie de ses copains.

Quand maman rentre de Plein-Soleil, elle a l’air plus petite qu’avant. Je la serre très fort, tout près, pour qu’elle sente mon souffle et qu’elle entende mon sang qui bat là dans mon ventre. Papa dit qu’il faut la laisser se reposer. C’est vraiment la maladie du sommeil. Au moins comme ça elle ne voudra plus partir ni s’en aller ailleurs chercher la paix. J’espère qu’elle aimera mon bouquet de capucines sur sa table de nuit.

C’est la fin de l’enfance et les soucis des adultes rendent le ton plus sérieux. Jusque dans le style se ressent la tension. Histoire banale, somme toute, mais vue par les yeux d’un enfant, de son enfant, le mal-être de la maman prend importance et consistance. Un petit conte qui nous replonge dans les affres de nos années perdues, quand nous n’étions encore guidés ni par la compréhension ni par les responsabilités du monde adulte qui nous entourait.

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