« Je sais juste que mon père a de grosses mains » de Francesco Micieli

Micieli_Trilogie-BAN

Écrire, c’est utiliser une langue. Évidence qui prend une nouvelle saveur chez Francesco Micieli, qui n’use pas de celle de ses parents, ni de celle du pouvoir mais bien de celle de l’immigration, pour nous raconter sa saga familiale. Double déracinement des mots interdits, ceux qui peuvent se dire, en cachette parfois, mais qui ne lui viennent pas en tête quand l’écriture se fait nécessité. Dans une trilogie aux titres chantants, nous assistons au départ, en trois temps, puis au retour, en deux temps, d’une famille qui a suivi trois chemins différents.

Mes parents sont arrivés.
Ils ont les vacances.
Ils sont bien habillés
et ont apporté plein de cadeaux.
Mon frère et moi avons le droit
de manger de la viande en boîte.
Une vache est dessinée dessus.
À l’étranger, il y a beaucoup de viande,
dit ma mère.
Nous vous emmenons avec nous à présent. Comme ça vous pourrez manger chaque jour de la viande.
Elle pleure.

Je sais juste que mon père a de grosses mains nous parle d’un enfant qui voit ses parents quitter Santa Sofia d’Epiro, l’un après l’autre. Ça se passe comme ça, l’immigration de l’Italie vers la Suisse, pour les Arbëresh, communauté albanaise installée en Calabre depuis des siècles. La vie est rude et les ventres affamés, une nouvelle fois, pour d’autres raisons, il faut choisir l’exil. Petit garçon ne comprend pas tout et nous décrit ce qu’il voit, sans jugement ni fausse pudeur. Bien que ce soient des mots d’enfants, la langue est d’une telle beauté que l’on lit et relit certains passages, pour s’en imprégner. Hommage au traducteur qui a su respecter une musicalité et une âpreté que l’on sait voulues.

Pas comprendre.
C’est ma phrase.
Nous étions encore des enfants quand nous avons fait notre premier enfant.
Une misère qui s’aime avec misère.
Völgen, baiser, n’est pas un beau mot. J’ai mangé une fois un moineau. Il était encore plus décharné que moi.
Une misère qui vole avec misère.
Avec les années, beaucoup de choses viennent dans la tête, même si on n’est pas allé à l’école.
Les avions aussi, les fusées, les bombes, tous ces morts à la télévision. Mon petit corps a absorbé toutes ces images avec avidité.
Ce que je préfère regarder, c’est les émissions médicales. J’aime tous ces mots compliqués qui veulent dire la mort.

Et puis l’histoire familiale se poursuit au travers du regard de la mère, dans Le Rire des moutons. Nouvel usage d’une nouvelle langue. La vie n’a pas été facile, et la scolarisation loin d’avoir été la priorité, du point de vue du pater familias, qui a soumis sa famille et ainsi ôté les mots de la bouche de sa fille. Mais Caterina s’adapte, à la fabrique, dans l’espoir toujours d’un jour rentrer au village. L’écrivain lui donne la parole. La langue reste belle, bien que restreinte, mais elle se délie et prend de plus en plus de place.

Une époque où il était souvent arrêté par les flics. Partout. Sur des ponts, à des sorties de gare, dans des bistrots. Était-ce un regard, une façon de marcher. Une apparente matière à ragots, une preuve de son origine étrangère ?
Le sentiment de joie en montrant son permis de séjour.
En Suisse le permis C, comme cittadino, citoyen. La troisième lettre de l’alphabet, parce que la logique est simple : A, B, C. Arrivant, bon pour le travail, civilisé.
La langue, c’est autre chose. Pas de papiers. La langue, une patrie patiemment conquise. Du premier salut aux courtes phrases prudentes en passant par les fautes, les quiproquos.

Mon voyage en Italie, bien sûr, rime avec retour. L’enfant est devenu grand et accompagne son père, devenu vieux, au village de son enfance. La mère est toujours présente, mais chemine différemment. Aurait-elle supporté la fabrique si elle avait su que ses projets n’aboutiraient pas ? Père et fils cheminent ensemble mais bien loin l’un de l’autre. Les pages sont cette fois noires, il y a tant à dire que tout part dans tous les sens. Les rêves et les souvenirs se mêlent dans cette dernière partie du triptyque, qui n’est ni une clef ni un aboutissement. Mais le livre ne s’arrête pas là, la postface bienvenue de Daniel Rothenbühler, Étranger au monde et à sa propre écriture, est assez précise et essentielle pour mériter de devenir le vrai point final de cette saga familiale. Les éditions d’En bas nous offrent ici à lire un texte magnifique, triste et vrai, beau et fort. Une nouvelle facette de ce qui créé la Suisse et de ce qui nous créé nous, pauvres humains ballotés par les conflits et par la faim au ventre.

Tweet about this on TwitterShare on FacebookShare on LinkedInShare on Google+Pin on PinterestEmail this to someone

Les commentaires sont désactivés.