« Peau morte » de Manon Leresche

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Soyons directs, cette histoire commence très mal. Une jeune fille, Manon Leresche, 16 ans, se retrouve une nuit dans un tunnel, trois hommes la violent. Que faire de cette douleur ? En accord avec son professeur, elle décide de s’appuyer sur ce traumatisme pour rédiger son travail de maturité, dont le sujet est libre, et qui est indispensable en Suisse pour obtenir le baccalauréat. Vient ensuite, par la maison d’édition L’Aire, la publication de ce travail de maturité, et donc l’exposition auprès du grand public, des lecteurs, de ce traumatisme. Comment recevoir ce témoignage ? Comment oser le juger d’un point de vue littéraire, tout en gardant à l’esprit l’empathie et la tristesse générées par ce viol ? Une chronique qui commence donc par des questions, et qui se gardera bien d’y répondre.

Manon n’est pas bien âgée et cela s’en ressent dans son écriture. Celle-ci est hésitante, les expressions quelquefois enfantines, l’ordre des mots souvent bien emprunté, parfois très proche de la langue parlée. Le tout est un peu grandiloquent, tendre habitude où l’on retrouve les travers de l’écriture adolescente

Je pleurais mon passé que j’avais trop aimé, je voulais oublier la vie, ne penser à rien d’autre que l’ennui. Je voulais partir loin d’ici pour ne jamais y revenir, faire de mon corps un chiffon pour sécher mes larmes, détruire mon cœur pour ne plus en ressentir les douleurs. Je crois bien que je voulais mourir mais ne pas me suicider, Je crois bien que je voulais pleurer mais ne pas souffrir. Je crois même que je sentais la fin mais je ne la voyais pas. C’était vide et atroce à la fois !

Très vite, Manon nous parle de son viol, puis de l’hôpital, puis de la police, de l’enchaînement des faits devant lesquels elle se sent impuissante, perdue, déboussolée. Et puis il y a l’après :

Ce furent six mois de calvaire, de misère, de famine, de souffrance, de silence. Je voulais disparaître pour mieux renaître, me taire pour apprendre à parler. Je voulais vouloir et oublier le savoir. Je n’ai pas envie de vous bourrer le crâne d’idées noires ni de vous excéder avec mes histoires, mais, comme on le fait tous, je me permets de continuer, après libre à vous le choix d’écouter.

Manon nous raconte comment l’écriture, cette mise à nue, lui a permis d’accepter – ou du moins de vivre avec – ce qu’elle avait vécu. Comment mettre en mots sa haine lui a permis de quitter cette enfance bafouée pour atteindre l’âge adulte :

À travers ce travail de maturité. À travers l’écriture, j’espérais redécouvrir la notion d’espérance que j’avais subitement perdue au petit matin de ce neuf juillet deux mille onze. Là où je me suis découverte nue. J’avais espoir de me retrouver, de reconquérir mon âme puis d’avancer comme avant, lorsque j’étais enfant. Le but est atteint. Je ne crains plus rien !

Pendant 78 pages, Marion nous parle des phases par lesquelles elle passe, s’essaye à la poésie, cite la mélancolie et les grands poètes. Voir une jeune fille prendre goût aux mots, grâce à une réaction aussi singulière à un drame, a quelque chose de touchant. Mais d’agaçant aussi, car le style est lourd et pleins de poncifs. Toutes ces choses qui ne devraient exister que dans le secret des chambres adolescentes car pour nous, adultes, elles ne paraissent que vaines et prétentieuses.

Bien sûr que ce témoignage est émouvant, que chacune d’entre nous peut péniblement imaginer ce qui se passerait dans notre tête si nous passions par une telle épreuve. Mais ce récit, en devenant livre, se risque à affronter un avis plus objectif, sur ses qualités littéraires, que nous vante tant le professeur dans sa préface. Qualités, et je suis désolée de m’en rendre compte, que je ne découvre pas au fil des pages.

Pourquoi lire ce livre ? Mais pourquoi finalement le publier ? Ce témoignage, d’une jeune fille si jeune, jeté aux yeux du monde, lui donnera-t-il vraiment la clef pour sortir de ce traumatisme ? N’y a-t-il pas plutôt un réel risque de l’enfermer dans une image, fatalement incomplète, de ce qu’elle est ? Pourquoi son professeur s’est-il autant investi dans cette histoire si personnelle ? Un travail littéraire peut-il être considéré comme tel, juste parce qu’il s’appuie sur l’expérience vécue par une jeune fille qui – de mon avis personnel – ne possède pas la patte de l’écrivain ? Ce sont ces questions, ce sentiment de malaise, qui m’ont ce jour poussé à vous parler de Peau morte. Mais de réponses, point.

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Par Amandine Glévarec

Logo de l'éditeur, Peau Morte, L’Aire, 2013, 78 p.
ISBN 9782940478835978-2-940478-83-5

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