« Pas de souci ! » d’Annik Mahaim

Pas de souci!, d'Annik Mahaim

D’abord l’œil qui se plait à découvrir le nouveau graphisme des couvertures de l’éditeur, Plaisir de lire. Puis l’étonnement devant la carrière de l’auteure, couronnée en 1991 par le prix Bibliomedia. Ensuite, l’intérêt pour le thème de ce recueil de nouvelles, le monde du travail et ses déviances. Le sourire, devant le titre – Pas de souci ! – qui ne dissimule pas son ironie. Les premières histoires, lues sans trop y penser, à la faveur de voyages en train. Enfin, l’accroche pour les trois dernières, surtout, ce cadre futuriste qui nous décrit un monde qui étrangement ressemble au nôtre, d’une façon un peu exagérée, d’une exagération qui nous laisse présager que voilà là notre futur. Et une dernière phrase, comme un défi, comme une promesse, qui emmène avec elle le lecteur dans ce choix de vie, dans cette décision : « Parce qu’on ne va pas se laisser faire. »

Mardi matin 3 janvier. Noémie devant l’immeuble du Département entouré de grillages. Enveloppé dans un tissu verdoyant. N’en croit pas ses yeux :  » Chantier interdit ». Interdit d’aller au boulot ? C’est elle qui en reste interdite. Pourtant c’est bien la rue, la bonne rue. Les mêmes toits d’ardoise des mêmes immeubles bourgeois, face à face, imperturbables. Et là, là, il y avait avant les fêtes le très laid bâtiment – acier et verre cuivrés – où elle allait travailler le matin. Je rêve ou je suis folle ? Elle s’approche. Colle son nez contre les grillages. Parvient à lire sur un pilier familier à demi recouvert : « Département public de la circulation et de la sécurité routière ». Ne s’est donc pas trompée. La réalité lui joue un mauvais tour, on dirait. Moment de flottement, incrédulité. La réalité, ça fait des mauvaises farces comme ça ?

Annik Mahaim ne joue pas la carte du style, tout y est transparent, simple, lisible. Ses histoires, sans être de celles qui marquent à vie, ont tout de même ce je-ne-sais-pas-quoi qui résonne et qui fait écho à ce que nous avons, tous, pu vivre. L’injustice de se sentir jouets entre les mains d’un employeur en quête d’affirmation par le pouvoir, dépendants d’une situation financière qui ne nous laisse aucun choix, à part celui de nous plier, de nous mentir, pions sur un échiquier bien trop vaste pour nous, dépassés par un monde qui court à sa perte en courant à la surconsommation. L’écriture comme un message, l’écriture comme une politique, celle de ceux qui ouvrent les yeux plus grands et qui osent surtout ouvrir leur bouche, quitte à passer par le biais de la fiction.

Je revins consternée à la voiture, soulagée néanmoins d’être presque arrivée. Des vagues de sommeil m’assaillaient et je ne songeais qu’à leur obéir. Je commençai à rouler dans la rue Colin Dubreuil. Je me trouvais heureusement du côté des numéros pairs : elle avait désormais l’aspect d’un axe à six voies avec glissière de sécurité centrale. Je contemplai d’un œil éteint le défilement des constructions : solderie en tôle ondulée, station de lavage de voitures, tours, grill couvert d’une enseigne flamboyante représentant un steak de cinq mètres de long, tours, Géant Fitness, et de l’autre côté de la voie, de tours encore ainsi qu’un Centre commercial des Marguerites. Mon dieu oui, L’épicerie des Marguerites, c’était le nom du petit magasin où nous faisions les commissions. Je ne devais pas être loin… je m’arrêtai. Je me trouvai devant un éminent bâtiment argenté à plusieurs entrées numérotées.

Ma préférée ? Interprète des oiseaux. Car cette femme, enchantée, ravie, de revenir dans sa ville natale, après un long séjour en Australie, et qui de la rue fantasmée de l’amie de sa jeunesse, ne retrouve plus qu’une six-voies sans âme, où la voiture se montre indispensable, rien que pour aller s’acheter une douceur. Ne voyez-vous pas que l’auteure nous décrit là ce qui nous guette ? Un monde déshumanisé, n’ayant pour dieu que l’argent, pour culte que la consommation, pour environnement que du béton à perte de vue ? Et ma ville, à moi, comment la retrouverai-je ? Et le monde, le vôtre, comment le laisserez-vous à vos enfants ? Un recueil de nouvelles donc, où chacun piochera ce qui lui fera de l’œil, une jolie découverte en tous les cas, un peu sombre, un peu rentre-dedans, mais néanmoins un plaisir, à lire.

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Par Amandine Glévarec

Logo de l'éditeur, Pas de souci!, Plaisir de Lire, 2015, 168 p.
ISBN 9782940486564978-2-940486-56-4

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