« On ne dit pas « je »! » de Laure Mi Hyun Croset

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Sur la couverture, un joli garçon. Sous la couverture, sa pas si jolie histoire. Bien loin de l’image lisse que la Suisse renvoie au-delà les frontières, qui sait quoi de la Platzspitz ou du Letten ? La scène ouverte de la drogue, dure. À Genève, dans les années 90, même combat. Les toxicos sont chassés de place en place, ce qui ne freine en rien leur dégringolade. Immersion dans les eaux troubles de la misère, dure.

Peu à peu, Lionel commence à zoner vers le Jardin anglais. C’est là qu’il trouve ses deux dopes, le haschich et les gens. L’un l’apaise, les autres le stimulent, dans un parfait équilibre. Il cesse de fréquenter les scouts, sa seule occupation constructive et saine, l’endroit où il peut se montrer tel qu’il est, fondamentalement timide et gentil. En vérité, tout l’ennuie sauf son nouveau groupe d’amis et la boxe, qui l’intéresse encore un peu.

Laure Mi Hyun Croset dissèque avec une distance bienvenue et une bienveillance bienheureuse l’histoire (vraie) de Lionel Stéphane Dulex. Écriture étonnante qui ne juge pas, qui n’explique pas non plus, mais qui fait pourtant plus que raconter. Rien n’est tu dans On ne dit pas « je » ! Vous saurez tout des maigres méfaits et des grosses conneries, des petites errances et des grands départs, des courtes résolutions et des longues récidives. Pas de pathos, pas de pitié, sa vie a été percutée par la drogue et les envies de rébellion qui ne font mal qu’à soi-même, c’est ainsi. Plongée amère dans un univers que nous avons pour la plupart la chance de ne pas connaître.

Le lundi, dès qu’il arrive à l’école, il raconte, exalté, sa folle aventure à ses camarades, y compris à Sandrine, sa petite amie. Il lui annonce qu’il a décidé de devenir punk, lui aussi. Il tente de convaincre son amour, qui est new wave, de changer avec lui, mais, inconsciente de la nécessité absolue de cette transformation, elle lui fait savoir en haussant les épaules qu’elle ne le suivra pas dans son choix. Lionel constate avec douleur, qu’une fois encore les univers qui l’habitent ne coïncident pas, mais il reste convaincu qu’il a découvert une philosophie de l’existence qu’il fera sienne.

Les histoires de drogués, on en connaît la chanson, et les refrains. Pas de surprise bien sûr, mais le goût du vrai et du vécu. L’enfance n’était peut-être pas idéale mais n’explique pas vraiment pourquoi Lionel a choisi sa non-vie, s’est de lui-même oublié dans les mauvaises amitiés et les frissons interdits. Le père aimant, parfois absent, le beau-père choisi, un peu rêveur, la mère trop froide et souvent blessante. Le cocon familial se déstructure, les parents baissent les bras, et Lionel fugue dans des squats plus ou moins lointains. Pas de pourquoi, c’est comme ça. Comme si l’histoire avait été écrite par avance, avec sa logique interne. De folie douce en drogue dure, Yoyo se perd.

Contre toute attente, Lionel réussit sa première année d’apprentissage, même s’il continue de rendre visite à ses amis à Rive. Il va aussi régulièrement voir ce qui se passe du côté de la plaine de Plainpalais et y achète son sniff. Il ne consomme cependant encore que de façon vraiment festive, uniquement le week-end. Il a raison de profiter des sensations agréables que lui procure la dope, la situation ne tardera pas à tourner.

Ce texte n’existe pas pour absoudre ou pour prévenir. Il est là, devant nous, parce qu’il est poignant, simplement. On imagine sans peine les passionnants entretiens qui lui ont donné vie. L’écriture de Laure Mi Hyun Croset est resserrée d’une façon extrêmement intelligente. Rien n’est de trop et le livre se dévore d’une traite, sans respiration. Quand enfin l’horizon se dégage, et que Lionel se découvre, c’est avec soulagement que nous reprenons notre souffle. Un récit magnifique sur une vie qui ne l’a peut-être pas toujours été, mais qui a le mérite d’avoir existé, et de se poursuivre, plus sereinement.

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