« Les Ombres du métis » de Sébastien Meier

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Un flic en prison. Accusé de meurtre. Une bonne base pour un solide polar. Besoin de rédemption ou désir de se mentir à lui-même, et voilà ce même flic qui demande à se confier au pasteur de service. C’en est vite trop pour l’homme de Dieu, qui y perd son latin autant que sa patience. Pas facile de démêler le vrai du faux dans cette histoire, les pulsions des devoirs, les états d’âme des remises en question. Mais reprenons l’histoire depuis le début.

Il sentait en lui l’envie de parler. Depuis qu’il était en prison, sa tête avait menacé d’exploser à plusieurs reprises. En fin de compte, il avait dû se l’avouer ; ce n’était plus une envie mais un besoin impérieux. Il fallait qu’il parle à quelqu’un, terrifié à l’idée que le silence puisse le rendre fou. Il fallait que quelqu’un sache. Quelqu’un qui n’allait rien faire, sinon entendre puis rejeter le mystère sur les épaules de Dieu. Mais face à cette jeunesse pâle et à ce sourire, le prisonnier ne trouvait plus ses mots, pas même un bonjour. Sa tête était vide – c’était la première fois depuis des jours, et cela lui donna le vertige.

Un 4 février de grand froid est retrouvé dans un parc lausannois un jeune homme – jolie gueule d’ange – nu, battu et violé. Il faudra encore deux mois pour que le garçon sorte du coma et que la rencontre décisive avec Paul Bréguet – le flic – ait lieu. Détail troublant, la victime refuse de dénoncer ses agresseurs. Détail troublant bis, le policier ne veut pourtant pas renoncer à son enquête. D’où vient ce besoin de comprendre ? D’une sorte de fascination maladive d’un homme de cinquante ans pour un gamin de vingt ans. Récits croisés et flash-back bien orchestrés, le lecteur s’y perd, tout autant que le flic.

Tout a commencé ce soir-là, il y a un peu plus d’une année. Le jeudi 4 février. À deux heures du matin j’étais à l’hôpital. On m’annonçait que la victime était dans le coma et qu’en plus des hématomes on avait pu constater des traces de violences sexuelles. On faisait les tests routiniers : dépistages MST et analyse de sang pour l’alcool et les drogues. Mais ce qui m’a frappé en voyant le corps, c’était les lacérations superficielles, comme si on l’avait fouetté. Pas jusqu’au sang, mais suffisamment pour que ça laisse des marques sur sa peau mate – puisqu’il avait la peau mate. Et je voyais mal quelqu’un s’amuser à le cravacher en plein bois et au milieu de la nuit. Donc il avait dû être tabassé ailleurs et débarqué à Sauvabelin, à poil et inconscient, Je partais déjà dans mes hypothèses. Je jouais au grand flic. Pour moi c’était une simple affaire, une énigme à résoudre.

Désir de vie ou pulsion suicidaire, Paul Bréguet est prêt à sacrifier sa vie personnelle, sa vie professionnelle, pour une sombre histoire qui n’est pas la sienne. Et la victime s’en fout. Rien d’autre à penser pour le jeune Romain Baptiste que d’user de ses charmes et de son sourire enjoleur. Dans quel but exactement ? Comment savoir. Tout le monde ment dans cette affaire. Très vite se dessineront les bas fonds d’une cité urbaine, proxénétisme et soirées chaudes, prostitués et HIV. Les gentils perdent les pédales et les méchants sont bien assez couverts pour se permettre de garder le sourire. Entre sordide et amour – mais finalement est-ce incompatible ? – l’histoire prend des chemins inattendus.

— Et alors, le 4 février, que s’est-il passé ?
Le pasteur sembla immédiatement regretter cette question. La curiosité lui avait brûlé les lèvres et l’avait empêché d’écouter. L’espace d’un instant, il avait peut-être voulu que Paul accouche, vite, du fin mot de l’histoire.
— Je l’ai découvert bien plus tard, pasteur. Et je ne peux pas vous le balancer comme ça. Vous ne comprendriez pas la complexité de l’histoire. Sur le moment Romain s’est contenté de me dire qu’il ne se rappelait plus de rien. Je lui ai demandé de me raconter son dernier souvenir et il m’a parlé d’une soirée au D ! Club avec des amis. Qu’ils avaient « bien rigolé », selon ses mots. Sur le moment, ça ne m’a pas aidé. C’est bien plus tard que j’ai compris le sens du rire chez Romain, et ce que signifiait en fait une soirée où il avait bien rigolé. Certains frappent dans des sacs de sable ou se mutilent. Romain, lui, riait.

Comme dans tout bon polar, ce sont les dernières pages qui vous fourniront les pièces manquantes. Mais ce n’est pas pour le suspens que vous lirez ce livre – finalement le coupable est en prison dès le début – même si on n’est pas sûr de bien savoir pourquoi – plutôt l’envie de comprendre comment la vie se charge parfois de transformer les bons flics en méchants voyous. Roman de mœurs plus que roman noir, Les Ombres du métis est un livre à tiroirs, d’une construction extrèmement réfléchie et d’un style parfaitement maitrisé. Sébastien Meier, un auteur – jolie gueule d’ange – à suivre de près.

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