Œuvres de Francis Giauque

Francis Giauque

Pour dire Francis Giauque, je ne sais par où finir. Étoile éteinte, mots grignotés par l’obscurité dans laquelle il s’est enfermé – dans tous ses sens, de toutes ses forces, de tous ses doutes ? Giauque n’est pas un auteur, c’est un désespoir qui s’immisce sous les plis de ma peau. Ses mots vont droit, uppercut pour mieux me soulever et m’envoyer où je redoute d’aller. Dessillement devant la mort, appelée, voulue, mille fois gueulée ou chantée jusqu’à la trouver. Ne parlons pas de sa fin, elle est trop évidente. Parlons plutôt des mots qui l’y ont happé, des vers qui nous la montrent. Et si la main de l’écrivain tremblait en pleine angoisse parfois, ne retenons pas notre âme de faire de même.

tu ne sais rien de mon angoisse
rien de mes journées avortées
tu voudrais ombre implacable
coller à ma peau
et suivre le lent cheminement
de la mort dans mes veines
ombre implacable d’un amour
qui aurait pu vivre
comme une semence détachée
de ses yeux

On parle – trop souvent et c’est dérisoire – d’étoile filante pour qualifier les génies, les poètes oubliés, voire maudits. Giauque n’est pas maudit – et plus trou noir qu’étoile, ou nova. Sa trajectoire se dissimule dans l’obscurité. Le poète y file, certes, mais comme la métaphore, toujours plus profondément, toujours plus bas, et ses mots nous emportent dans sa perte, à sa suite, irrémédiablement. Si je renoue avec l’essentiel en lisant ce poète, c’est que je découvre encore une fois, mais cette fois renouvelée, l’étrange sorcellerie par laquelle m’envoûtent Artaud, Crisinel ou Schlunegger. S’il partage le suicide avec certains ou l’asile avec d’autres, sa torture est avant tout celle de l’instant et de la présence. Dans ses écrits, on croise souvent la peine infligée par les différents traitements subis, mais surtout celle qu’il éprouve à demeurer ici. Ainsi cette scène où la serveuse lui demande si tout va bien alors qu’il ne demande que la paix. Nous serons toujours étrangers à sa souffrance. « Surtout ne dites pas que vous comprenez », dit-il. Non, nous ne vous ferons pas cette offense, mais nous nous permettrons d’être déchirés par vos mots.

minuit du cœur
mains verrouillées
le sang jaillit
comme un cri rouge
à la tempe éclatée
du soleil

Si les vers de Giauqe nous touchent autant, c’est par leur caractère essentiel. Il y a une économie : foin de ponctuations, foin de versification savante, le cri, seulement le cri, un désespoir qui se passe de toute capitale. C’est ciselé, tout cela, en trois vers libérés – non pas libres ! –, il nous emmène où mal lui semble, dans les méandres de ses ténèbres, à la source de son être. Pas d’effet de manche larmoyant, pas de superfétatoire. Que l’on se plonge dans Anne ou dans Terre de dénuement, on est emporté, lessivé, autopsié. Nos tripes sont mises à nu. Nos terreurs désincarcérées. Nos larmes libérées. Rares sont les poètes à m’avoir tant bouleversé.

Seigneur
Seigneur je ne demandais que le repos
et le pouvoir d’aimer en liberté
mais tu m’as garrotté
sur un lit de ferraille
avant que j’aie eu le temps de pousser un cri
tes tortures tu me les as dispensées quotidiennement
avec une implacable rigueur
sois remercié
ignoble rapace
qui étalais ta grâce dans les électrochocs
sois béni toi qui me réveillais
du fond du coma insulinique
pour m’envoyer sangloter dans une chambre anonyme
aujourd’hui j’espère férocement que tu existes
afin qu’un jour je puisse te cracher à la gueule
librement

Que conserve-t-on de Giauque ? Un modeste livre, trois cents pages où sont réunies ses poésies et ses proses. Beaucoup de vers, peu de proses – mais quels textes ! Malgré la perte de ses premiers écrits – qu’il brûla, notamment – et celle de sa correspondance avec son très proche ami Hugues Richard, nous conservons aujourd’hui, très heureusement, ces textes essentiels. Giauque est injustement méconnu. « Poète maudit » de terre romande, il mérite très largement d’être senti (plus que simplement lu), d’être lentement savouré – mais Dieu ! que ce verbe convient mal tant est douloureuse sa lecture. Il est l’heure pour moi de vous quitter, d’aller tirer les volets, de faire le sombre et, à la lumière d’une ampoule misérable, de me laisser ingérer par l’obscurité.

Nuit de novembre.
Quartiers murés dans le silence. Le revolver est dans ma poche.
Un déclic sur la gâchette, une vie dissoute.
Ne désire plus rien. Suis comblé au-delà de toute mesure. Gavé. Rejoindre les copains qui m’ont précédé sur le chemin de la délivrance. Rejoindre un ailleurs moins atroce. L’oubli enfin. Le vide.
Nuit de novembre.
Je ne verrai pas l’aube.
Mourir dans la lumière, jamais.

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Par Bertrand Schmid

Logo de l'éditeur, Œuvres, L’Aire, 2005, 330 p.
ISBN 9782881087213978-2-881087-21-3

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