Œuvres d’Edmond-Henri Crisinel

Edmond-Henri Crisinel et son chien Néron

Permets-moi de te tutoyer. Car, quand tu auras lu les œuvres d’Edmond-Henri Crisinel, ton humanité sera à vif. Tu sentiras le gouffre à tes pieds, tu partageras la solitude immense recelée dans ces vers, la méticuleuse mise à nu de ce qui te fait, de ce que tu devines mais préférerais conserver enfoui. Lire Crisinel, c’est accepter de partager un instant une souffrance, pas seulement esthétique, pas seulement extatique – mais vertigineuse. Poésies où chaque mot, à mesure que le temps pour le poète passe, naît d’un coup de scalpel, d’une démesure – son existence chétive face au monde.

Épitaphe
Le gouffre sec exalte la faux
D’une idée au vertige nouée !
— Vieille, la mer lamente, vouée
Aux thrènes, mais l’espace, Sapho,
Divine, l’espace, vrai tombeau
De qui brûlait de naître (louée
Soit la mort par la muse jouée !)
Délivre de chaînes le flambeau.

Parler d’une œuvre complète n’est pas chose aisée, mais cette approche est ici indispensable. Crisinel a peu écrit : des vers, bien sûr, recueillis, comme ramassés dans de brèves collections ; de la prose aussi, mais… Vraiment, de la prose ? N’est-ce pas plutôt de la poésie ? Tant on devine, en découvrant son Alectone, une fraternité rare avec l’ouverture d’Une saison en enfer, mais avec plus de perspicacité encore, plus de douleur, plus d’interrogations. Poète suicidé, poète interné, poète qui n’aura écrit que dans le déclin continuel de ses jours, Crisinel offre sa voix rare, empreinte de mystère et de beauté. On y sent poindre le regret, le doute, la « folie » – car c’est ainsi que les hommes parlent de cette différence, de cette souffrance perpétuelle –, on y devine les classiques qui s’y invitent, mais comme des prétextes, comme une manie pour mieux soutenir la prégnance et l’intemporalité de l’évocation. Exploration de la maladie, du « désastre » d’être homme, de ton désastre, cher lecteur, aussi et c’est ainsi que Crisinel saura te happer, te marquer à son coin. Nulle échappatoire.

À la fenêtre, je sais qu’il y a des roses, des roses rouges d’arrière-automne, les plus hautes du rosier grimpant. Je n’ose les regarder, elles sont d’un autre monde, celui qui s’arrête au bord de ma fenêtre. Je me souviens d’avoir aimé les roses ; ce souvenir m’est odieux. Ne pas pouvoir oublier, voilà ce qui me dévore, et ces roses ne sont là, fleurs avancées du monde aux portes de l’enfer, que pour aviver le feu du souvenir ! Au-dessus des roses, je vois des arbres et des maisons, des arbres et des maisons quelconques ; là-bas, la vie continue ; des femmes se penchent à la fenêtre, des enfants crient dans une cour, un tram démarre, une cloche sonne les heures ; ici, le temps s’est arrêté.

Poète maudit du pays romand, poète assassiné par sa propre souffrance, Crisinel est à découvrir et à relire. Bien qu’injustement méconnu, il bénéficie heureusement encore d’une publication. Son œuvre est aussi brève et tranchante que sa vie. Ses vers sont aussi beaux et radicaux que ceux des poètes que l’on encense. Mais son économie, tant dans les mots que dans l’œuvre, est trompeuse. Non, Crisinel ne sera pas vite lu, détrompe-toi. Crisinel, tu l’auras toujours à tes nerfs attaché, collé, embrouillaminé. On ne s’en défait pas, d’une telle plume. Et c’est tant mieux. On pleurera plus longtemps.

Hic et nunc
Homme volubilis étouffant des robots
Corps démantibulés qui sautillent crapauds
Le rire inécoutable

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Par Bertrand Schmid

Logo de l'éditeur, Œuvres, L’Âge d’Homme, 1980, 196 p.
ISBN 9782825125229978-2-825125-22-9

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