« Aller simple pour Nomad Island » de Joseph Incardona

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Une famille suisse somme toute normale. Papa, banquier, passe ses frustrations diverses et variées dans la pratique intensive du sport. Maman se remet non sans mal d’une fausse couche tardive et revient tout juste de clinique. La fille aînée de quatorze ans voit ses hormones se déchaîner et ne pense plus qu’à « ça » (et un peu aux copines quand même). Son petit frère, frêle gamin de neuf ans, porte avec peine sa lourde caboche bien faite et son cœur solitaire. Quoi de mieux pour resserrer les liens familiaux que de s’offrir des vacances de rêve sur une île de rêve ?

Oubliez ce que vous savez des vacances.
L’île de vos rêves vous aime déjà, Iris.
Nomad Island Resort.
Quelqu’un d’autre se serait peut-être offusqué d’une telle intrusion publicitaire au moment même où elle parcourait des offres de villégiature, mais pas Iris. Il n’y avait pas de conspiration mondiale dirigée contre elle ou sa famille. C’était juste un petit coup de pouce donné au hasard via les moteurs de recherche de différents sites et leurs configurations. Le Web est un fabuleux outil qui lui permettait de faire ses achats par correspondance, de réserver des billets de spectacles ou de communiquer avec d’anciennes copines disséminées de par le monde. Tout ce qu’elle voulait était disponible sur la Toile pourvu que l’on possède une carte de crédit et un compte fourni.

On rigole dans le livre de Joseph Incardona, sans doute avec un poil de mesquinerie, parce que les personnages nous donnent surtout envie de penser « bien fait ! » Et puis l’angoisse monte doucement, les choses deviennent vraiment louches. Drôle de club de vacances. Barrière tout le long. Interdit de sortir à cause du « gibier ». Repas frugaux et limités, mais clopes et cocktails à volonté. Les autochtones binoclards sont déjà bien étranges mais que dire des autres vacanciers ? Madame et sa fille semblent s’adapter sans problème, c’est un peu moins vrai pour ces messieurs. Et pourtant, c’est bien le Paradis qui leur est offert, là, sur un plateau. Un Paradis pour lequel, bien sûr, il faudra renoncer à certaines choses. La liberté, par exemple.

— Habituellement, dit Mike, notre pilote se pose dans la lagune sans qu’on ait besoin de solliciter un chauffeur, mais notre hydravion est en révision encore pendant quelques jours.
— Un hydravion, répéta Paul. De quel modèle s’agit-il ?
— Heu… Je… je l’ignore, navré. Pourquoi cette question ?
— J’aime les avions.
— Mon mari pilotait autrefois, précisa Iris.
— Nous utiliserons donc l’hydravion pour le retour ?
— Quel retour ? demanda Mike.
— Eh bien, à… à la fin du séjour ?
— Ah oui, bien sûr. Nous vous tiendrons informés des modalités.
— J’y compte bien ! fit Paul.
— On est à peine arrivés et tu penses déjà à partir ? lui demanda Iris.
— Tu as raison, excuse-moi, chérie.

Une chose est sûre : ce bouquin se dévore ! Avec un petit côté science-fiction limite futuriste, réalité parallèle ou critique de notre société, tous les éléments se mettent en place pour doucement faire monter la pression. On rigole de moins en moins, on halète de plus en plus. La famille bien campée dans ses certitudes va devoir se remettre en question et s’adapter. Ou pas. Mais comment fuir d’une île non référencée ? Comment entrer dans un moule qui n’est pas le sien, pile au moment où on finit par se poser les bonnes questions ?

Wendy et Sarah l’avaient déjà fait. Elle aurait quinze ans en octobre. Elle serait la dernière des trois, entendu, contre ça elle ne pouvait rien, mais c’est elle qui aurait le plus beau. Lou l’accueillerait en elle, sur la plage ou dans son bungalow à lui. Mike était un vrai canon qui avait le double de son âge, un homme, quoi. Et ça, les bombasses, vous allez en crever de jalousie. Vos coups minables dans la bagnole avec Fred ou Abdel, c’est de la merde en boîte. La première fois, c’est la première fois. Il n’y en a qu’une. Une première fois pour tout. Après, ce sera trop tard.

Alors c’est sûr, les vacances ne vont pas se finir comme prévu. Pas facile de quitter le Paradis finalement. Mais sont-ils à plaindre ? Dans quelles mesures devons-nous renoncer à notre identité pour être plus heureux ? La question philosophique suit logiquement la lecture de ce roman à tiroirs. Joseph Incardona est un touche-à-tout, qui maîtrise tous les styles. Un écrivain à suivre.

Stan traversa la pièce coupe en deux par une lune oblique. Il se posta dans l’encadrement de la fenêtre ouverte et attendit.
Ils arrivèrent les uns après les autres, silencieux comme des spectres vêtus de blanc. Ils s’éparpillèrent dans le jardin, préservant entre eux une distance constante, presque chorégraphique, avant de se figer face à la maison dans une contemplation hypnotique. Aucun d’eux ne parlait ni ne se regardait. Ils venaient comme guidés par une force invisible, en groupe mais individuellement, en quelque sorte. Stan reconnu plusieurs des Résidents présents au Club en début de soirée ainsi que les nouvelles amies de sa mère. Leurs visages inexpressifs faisaient penser à des somnambules.

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