« Le Nom du père » de Sébastien Meier lu par Quatre Sans Quatre

Sébastien Meier, Le Nom du père

Le pitch

Paul Bréguet, ex-flic brillant, sort de la prison de Lausanne. Il a pris deux ans pour des violences conjugales pas évidentes, il a surtout évité d’être inculpé et condamné pour un meurtre qu’il a bel et bien commis. Mais l’affaire ne s’arrête pas là pour lui, il est bien vite contacté par le richissime Flückiger, responsable d’une tentaculaire compagnie de négoce, BFHG. Celui-ci le menace de donner à la police de quoi le relier à l’assassinat d’un avocat et à la mort toujours énigmatique de l’amant de Paul, Romain Baptiste, qui était au centre d’une sombre affaire de prostitution.

Bréguet, avec l’aide de la procureur Émilie Rossetti, va tenter de récupérer pour Flückiger un dossier très compromettant pour les traders suisses. Ils partent sur la piste du mystérieux L’Aristo qui dirige un réseau de prostitution mais s’aperçoivent bien vite que l’affaire où ils ont mis les pieds dépasse largement ce cadre et les mène tout droit dans les arcanes du blanchiment d’argent très sale, les mauvaises habitudes des banques suisses et des sociétés de négoces qui s’affranchissent de toute règle et de toute morale.

En mettant ces redoutables enquêteurs sur la piste, Flückiger ne s’attendait pas à ces résultats et Breguet et Rossetti vont bientôt devoir poursuivre leurs investigations avec un redoutable ennemi de plus…

L’extrait

Étrangement, il a l’impression que ces deux ans et demi passés dans une cellule de deux mètres sur trois n’ont duré qu’un instant. Il a attendu sa libération avec une certaine appréhension, et deux jours avant la date fatidique, cette perspective a commencé à l’angoisser. Sans doute savait-il déjà ce qui allait l’attendre lorsque la lourde porte se refermerait: personne. Le vide de cette réalité le saisit à la gorge et un sentiment de faiblesse l’envahit. Il continue pourtant d’avancer vers Lausanne où, durant quinze ans, il a été inspecteur de la police judiciaire. Il disait, avant, qu’elle était sa ville. Jusqu’à cette trouble affaire Romain Baptiste, qui a ravagé sa vie, faisant chuter l’un après l’autre tous ses repères. Jusqu’à ce que, sans s’en rendre compte, il tabasse sa femme un soir de Noël.

Son métier s’était dérobé. Il n’avait plus été possible de faire confiance à quiconque. La procureure Émilie Rossetti l’avait désavoué. Le vieux commissaire Jules Mourrier, à deux doigts de la retraite, s’était complètement désintéressé de l’affaire et n’avait d’yeux que pour des remous politiques sans consistance.

L’avis de Quatre Sans Quatre

Hé bé, ça rigole pas en Suisse! On est loin ici des jolies montagnes et autres lieux communs. Loin aussi des petits évadés fiscaux passant frauduleusement les frontières leurs mignons lingots sous le bras ou dans les chaussettes. Là, c’est du très lourd, avec des commissions pharaoniques à des potentats locaux et de petits arrangements entre amis sur le dos des peuples, celui du delta du Niger entre autres qui patauge dans les vapeurs nocives du pétrole le meilleur du monde sans en percevoir le moindre centime.

Magouille chez les Helvètes!

Si vous croyez que le JR de Dallas était le comble du cynisme capitaliste, vous allez tomber de haut. Sébastien Meier n’y va pas avec le dos de la cuillère et les grands négociants de matières premières Suisses en prennent pour leur grade. C’est argumenté et passionnant. Le labyrinthe des montages financiers est totalement et intimement mêlé à l’intrigue. HSBC naturellement pointe son nez comme dans tous les bons reportages où il est question de dissimulation de bénéfices ou de versement de pots de vin, rajoutant encore en crédibilité.

Le récit se déroule dans les pas d’un héros bien déstructuré, abimé par la prison et cette tragique histoire d’amour un peu folle avec un amant mystérieux. Tout y est trouble, tant le milieu de la prostitution et des partouzes lausannoise que le monde réellement impitoyable du capitalisme sauvage international qui prend des airs de vierge effarouchée en prétendant se salir les mains dans le pétrole africain parce qu’il faut défendre les intérêts nationaux. Une vraie enquête de privé à l’Américaine, sans pouvoir de police, mais un fouineur têtu comme une mule, bousculant les codes, refusant de baisser les bras au risque de sa vie. Son seul avantage, il a déjà tout perdu contrairement à ses adversaires qui ont tout à perdre. Son père, un vieil avocat retors lié aux louches affaires de BFHG, est mort, sa mère est atteinte de démence précoce et perd peu à peu la mémoire, son amour est mort, que peut-il lui arriver d’autre ?

Le Nom du Père n’est pas un roman de gare simple et vite lu, les détournement financiers et la corruption qui y sont décrits demandent quelques explications, mais celles-ci ne nuisent pas au déroulement de l’enquête ni au suspense. L’écriture est vive, pointue, évite les écueils de la démonstration économique qui serait indigeste. C’est avant-tout un excellent polar, une énigme multi-pistes, tentaculaires qui embrasse le monde tel qu’il est aujourd’hui pour le ramasser dans cette ville suisse où le pognon mène le bal.

Notice bio

Né à Lausanne en 1988, Sébastien Meier s’intéresse tôt à la littérature. Il crée à 22 ans les éditions Paulette où il publie une quinzaine d’ouvrages. EN parallèle, il cofonde le collectif Fin de Moi, consacré aux arts de la scène, et devient membre de l’AJAR. Il participe également au bi-mensuel La Cité. Récompensé par le prix Lilau 2015 du polar pour Les Ombres du Métis, il partage aujourd’hui sa vie entre l’écriture et le voyage.

La musique du livre

Jacques-Edouard Crosier, l’avocat abattu par Breguet, « ressemblait à un adolescent féru de rock’n’roll qui aurait découvert récemment les Sex Pistols. » No Feelings donc.

Adriano Celentano passe à la radio dans un drôle de restaurant où Paul que Paul Breguet est obligé de traverser pour trouver de vieux dossiers relatifs à son enquête. Comme c’est dans une ruelle, allons-y pour Ragazzo della via Gluck.

Le vieux commissaire Jules Mourrier aide son épouse à débarrasser la table. Elle aime travailler en écoutant L’Homme à la Moto Piaf.

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