« Le noir est une couleur » de Grisélidis Réal

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C’est étrangement en faisant des recherches sur une hypothétique littérature érotique suisse romande que le nom de Grisélidis Réal m’a été soufflé à l’oreille. Étrangement car, s’il est bien question de sexe dans cette autobiographie – l’auteure est connue et reconnue pour sa lutte en faveur des prostituées – il n’y a pas vraiment de place pour la luxure dans ses écrits. Un certain goût du réconfort entre des bras couleur ébène oui, un dégoût pour les demandes sordides des clients allemands aussi, mais pas de débauche pour la débauche. Juste l’envie de s’en sortir, quel que soit le moyen. Que reste-t-il à vendre à une femme abandonnée en pays étranger, avec ses deux enfants à charge, quand toutes les portes se ferment devant elle ?

La nuit suivante, je sors seule, l’estomac vide, parée et maquillée. Bill est parti de son côté, comme d’habitude. J’ai décidé de me venger.
Maintenant les rues m’attirent, avec leurs cafés et leurs musiques. La faim a pris un air de bal.
Dans un bar flamboyant comme un aquarium rouge, je bois un verre de vin, juchée sur un haut tabouret. À ma droite, une sorte d’Oriental huileux me regarde. Il se rapproche tout doucement, il va me parler, je le sens. Tant pis. J’ai trop faim. S’il m’invite, j’accepte. Nous avons à peine échangé quelques paroles.

Dans les années allemandes d’après guerre, la vie n’est pas rose, et c’est avec les larmes aux yeux que je découvre que les seuls qui viendront en aide à cette petite famille perdue sont bien les plus pauvres d’entre les pauvres. Heureusement les fêtes battent encore leur plein, non loin des casernes des GI’s encore présents sur le territoire. Mais Grisélidis, par nécessité, doit multiplier les erreurs dangereuses, et quand la prostitution ne suffit plus à renflouer les caisses, c’est dans le trafic de marijuana qu’elle se lance. Descente aux enfers assurée. Surprenant récit d’une suissesse qui a affronté tous les dangers. Admiration devant les combats d’une femme forte qui si rarement se laisse aller au découragement, ou à la folie. Question habituelle quand on évoque, de près ou de loin, la guerre : qu’aurais-je fait à sa place ?

Dix heures du soir. Station terminus dans la banlieue rongée d’ombre. On descend, enlacés, on chaloupe jusqu’à sa turne de vieux garçon tout en haut d’un escalier de bois. Il me fait les honneurs d’un canapé jauni.
— Je veux manger d’abord, s’il vous plaît, Monsieur.
Il sort de l’armoire du pain, du fromage et trois tomates qu’il dépose parcimonieusement sur une table, pas trop près.
Je n’y aurai droit qu’après une séance sur la peluche crasseuse, à poil. Eh bien non, je me rebiffe !
— Ah c’est comme ça ! On ne veut pas m’aimer ? Tant pis pour vous !
Les rustiques nourritures à peine entrevues retournent à l’armoire soigneusement refermée.
— Et raus ! Hinaus ! Voilà cinq marks et foutez-moi le camp !
Je dégringole l’escalier, aidée par un coup de pied vengeur.
La nuit est tombée et je claque des dents sous la pluie.
Personne dans les rues.
Je marche, je prends d’instinct la rue la plus large et lentement je me retrouve au cœur de la ville, sur la grande avenue noyée de brouillard.

De ce récit il me reste un goût d’inachevé, l’envie de savoir ce qui s’est passé avant, de savoir ce qui se passera ensuite, de comprendre ce qui lie certains événements racontés les uns après les autres, bien que les failles temporelles crèvent les yeux. Du style en soi, je retiens une certaine grandiloquence, parfois, eh bien ! Grisélidis ne nous raconte pas une simple balade en forêt et quand on lit ce qu’on lit, c’est avec tendresse que nous pouvons comprendre le besoin d’en faire état, d’en faire éclat. Une auteure au prénom inusité à ne pas oublier, à lire et à relire, même si les années ont passé, que les choses ont changé. La souffrance et le combat – eux – sont toujours là.

Rodwell, la première fois que je t’ai vu, c’était au café Birdland, assis à une table, riant de tes dents éclatantes. Tes yeux étaient cachés sous les verres de tes lunettes vertes.
Tu m’as soulevéedans tes bras et nous avons dansé, nous avons oscillé dans le blues, et ta voix était laminée comme celle de Ray Charles.
Que celui qui n’a pas véritablement aimé jette ce livre à la poubelle. Il y sera plus au chaud et au tendre dans les ordures que dans ses mains.

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Par Amandine Glévarec

Logo de l'éditeur, Le Noir est une couleur, Gallimard, 1974, 368 p.
ISBN 9782070348275978-2-070348-27-5

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