« Mourir et puis sauter sur son cheval » de David Bosc

Mourir et puis sauter sur son cheval, David Bosc

Une fille nue qui galope dans l’escalier, toque à la porte de son père, entre comme une tornade et se jette par la fenêtre. Mise en bouche de ce court roman de David Bosc, au titre pour le moins énigmatique : Mourir et puis sauter sur son cheval, extrait d’un poème d’Ossip Mandelstam. Si comme moi, l’introduction vous laisse un peu sur votre faim, et un poil dubitatif devant le succès rencontré par ce livre jaune, je vous en prie, continuez votre lecture, car la saveur de l’histoire se goûte juste après, dans le journal de Sonia A.

Tu ne perds rien pour attendre. Toutes les fois que j’ai entendu cette expression, elle m’a paru très juste, et je l’ai reçue comme une bonne nouvelle. J’aime attendre. Ceux qui attendent ne manquent de rien, parce que attendre n’est pas différer. C’est jouir non seulement de ce qui est donné (c’est-à-dire tout, toujours et simultanément, c’est-à-dire presque rien), mais aussi de ce qui, peut-être, ne le sera jamais, et à quoi l’on ouvre un espace (surcroît d’espace au-dessus et au-dessous du réel cadastral). Et pourtant quelle impatience en moi !

Avec quelle grâce infinie et facilité apparente l’élégant David Bosc se glisse-t-il dans la peau de cette jeune femme, artiste et espagnole, de 23 ans. Comment choisir les extraits à vous faire partager, dans toute cette poésie et verve qui ne ressemblent à rien de connu, comment sélectionner, comment retenir une seule phrase dans cette musique ou mélopée enivrante ? Sonia est éther, aérienne et papillonnante, sa pensée se tord et saute d’une pensée à l’autre, d’un naïf étonnement à une interrogation sans fond. Légère et candide, sérieuse et pesante, femme double, jeune fille qui devient femme, enfant qui refuse de devenir adulte. Car que peut offrir le monde à ceux qui ne sont pas d’ici ? En filigrane le Blitz et des jeux entre filles, le réel est bien là, bien que peu important. Sonia s’amuse, Sonia provoque, et son père et le reste du monde. A quoi bon une vie sans limite, sans tabou, si on ne peut en tirer un rire ? Libre enfant de Summerhill, femme émancipée par la volonté de son père, feu follet ayant foulé bien des territoires, artiste capricieuse, Sonia, si jeune est déjà tout à la fois. Vie de sauvageonne, au plus près de l’état naturel, elle vit dans sa peau, la frotte à ceux qu’elle croise. Dérangeante et changeante, certainement, drôle de bout de femme. Alors pourquoi mourir ? Pour ne pas s’enfermer, pour ne pas se limiter à la volonté des autres, pour ne pas devenir pareille à l’animal assujetti à la dévoration de l’homme. Un suicide comme une liberté chèrement acquise et résolument conservée, et pourtant encore jugée, mise en jugement, dans ce Londres d’autrefois, comme une ultime souillure faite à la poésie.

Seul me porte vers les livres le désir d’y trouver ce que je ne soupçonnais pas, et c’est pourquoi je déteste les faiseurs de bouquins, les romances ficelées, cousues d’astuces, farcies de diables à ressort, de pièges à souris. Je leur préfère le bruit du tram ou les écrits intimes, les chroniques fragmentaires, la philosophie, les recueils d’anecdotes. Ou le décompte que fit de ses chemises, dans la marge d’un sonnet, le pauvre Baudelaire. Il me semble qu’on doit écrire : dire, crier, murmurer, et mille fois s’il le faut. Dit-il, dit-elle, dit-il. Lorsque je lis « expliqua-t-elle » ou « se justifia-t-elle », j’en ai le cœur qui se soulève.
Bulles infimes de solitude, les vagabonds, les amoureux, les lecteurs, font dans la soupe collective un ferment qui nous sauve. Et si la plupart de ces bulles échouent à remonter à la surface, qu’importe : ça travaille, ça lève.

De quoi nous parle Mourir et puis sauter sur son cheval ? Nulle histoire, un portrait, juste et juste. Nul besoin de raconter, le plaisir est ailleurs. S’accaparer une peau défunte pour la faire sienne, raviver l’énergie de celle qui a vécu puis choisi d’en finir, inventer et se laisser aller à des rêveries nouvelles. Douce folie douce éteinte sur la froideur d’un trottoir. David Bosc approche de son grand livre, et sans cette première partie qui m’ennuie, je crierais non pas au chef d’œuvre, mais à la plénitude de la voix d’un écrivain. Portraitiste, impressionniste, discret comme un chat dont on oublie le regard, et non narrateur ni pesant, un peu magique, un peu étrange, particulier, l’auteur est de la plume dont on fait les grands prix.

– Dis, c’est un miroir ou un trou de serrure ?
– Hein ?
– Dans ton bouquin, tu regardes vivre les autres ou tu ne vois partout que toi ?

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