« Misty » de Joseph Incardona

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Misty, aller simple pour les chaudes nuits poisseuses de Los Angeles, loin, loin, très loin de mon hiver en Suisse. Impression d’ouvrir un bon vieux roman noir américain, loin, loin, très loin, du français sans accent sicilien de Joseph Incardona. Pari réussi, Mister l’écrivain, quel brio !. Rien à dire, rien à jeter, tout est bon, de la première à la dernière phrase. Tous les codes sont respectés, le détective est bedonnant, divorcé (malgré lui), sur le déclin, totalement blasé mais so so attachant, et petit peu romantique aussi. Les méchants sont de vrais méchants baraqués et un peu nigauds, les femmes sont blondes, belles et manipulatrices. Y a la bonne dose de sang, la bonne dose de sexe, une pointe de sentiments, et un bon lot de surprises. Le tout enrobé dans une langue tout en gouaille, juste assez classieuse pour que l’on admire le style, juste assez vulgaire pour que l’on soit dans l’ambiance.

Assise sur mon tabouret, une ado de seize ans, le genre anorexique mais avec des bonnets D, sirotait ma Bud. Une cigarette tâchée de rouge à lèvres brûlait dans le cendrier en face d’elle. J’ai posé mon gros cul près du sien tout menu, pris sa clope pour allumer la mienne. On filait le parfait amour.
— Vous gênez pas surtout, elle a fait.
— Un partout.
— Cette bière, je l’ai trouvée.
— J’ignorais que ce bar officiait comme garderie.
— J’ai l’âge légal, papy !
Le barman s’est pointé : Tout va bien, Lol ? Je m’occupe du pédophile si tu veux…
— T’as l’air méchant, boy, j’ai répondu.
— J’adore me farcir les vieux cons.
— À ton âge, je pensais la même chose.
— Hé, Lucio ! tu nous sers ou quoi ? nous a interrompu la fille.
— Dis-moi pas que ce gros tas est avec toi ?
— Ouais, c’est mon oncle de Tampa Bay. Mon préféré.
— Okay, Lollipop. Dis à tonton de poser un billet sur le comptoir et je vous sers.
— Vous avez entendu ou quoi ? a fait Lollipop.

Hommage ou parodie, la quatrième laisse le choix. Quoi qu’il en soit, le résultat est là : je me marre. Plus c’est gros, mieux ça passe, comme on dit. D’une histoire très sérieuse, tout part doucement en vrille. Ça commence par un contrat, juteux. La mission, facile : aller chercher une clef dans la poche d’un défunt, bien mort et bien enterré. Et puis les chiens se mettent à parler, les lolitas se montrent pleines d’égard pour les vieux messieurs, les anciens soldats se convertissent au rouge à lèvres, les freaks sortent du cirque, la vie et la mort luttent l’une contre l’autre, comme deux sœurs ennemies. Et on y croit dur comme fer. Parce qu’on a envie d’y croire. Parce qu’on a envie de se faire prendre par la main et de découvrir le pourquoi du pourquoi. Il n’est pas question de suspens, de celui qui fait frissonner, mais de plaisir, de celui d’être pris au jeu.

Deux bouteilles de Tanqueray et de la bière chez le marchand de liqueurs coréen. Légumes, salades, oignons, lacets, clopes et autres produits de première nécessité chez le Pakistanais. Entrecôte chez le boucher polonais. Quant à la blanchisseuse vietnamienne, elle a mis dix bonnes minutes pour retrouver le linge que j’avais déposé la semaine précédente :
— Et mon complet-veston ? j’ai demandé. Le noir en flanelle ?
— Lequel vestlon ?
— Laissez tomber.
Le Glockenspiel inversait la vapeur. Donnez- moi de l’argent et je vous relance le commerce de proximité.

Misty, mystique, mystérieuse, se dévore. Aucune fausse note, même si l’intrigue peut dérouter les puristes du roman noir, les dialogues en tous les cas ont la part belle et font mouche à tous les coups. Et quelle liberté ! De ton et d’imagination ! C’est trépidant, rocambolesque, fulgurant. Une farce ? Sans doute. Mais de la finesse aussi. Le glas sonnera-t-il pour Samuel Glockenspiel ? That is the (ultime) question. Mais ne vous y trompez pas, nous sommes bien dans un roman américain, et vous aurez le droit à votre Happy end. À la sauce Incardona.

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