« Le Milieu de l’horizon » de Roland Buti

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Été septante-six, la sécheresse. Il n’y a pas que le sol qui craque sous les pieds de Gus, 13 ans, son monde en entier vacille et cet été trop chaud, et cette fin d’enfance, ne semblent pas devoir se terminer. Sur les épaules du lecteur, la moiteur d’une ambiance des plus lourdes pèse de plus en plus, à chaque page. Aucun doute n’est permis, ça va mal finir. Servi par une écriture fine et élégante, Le Milieu de l’horizon est un livre magnifique et triste, vrai et beau. Un livre marquant, attachant, qui mérite amplement les prix qu’il a reçus. Un livre à découvrir, le cœur serré.

J’appartenais à cette maison fragile. J’appartenais à cette maison dans laquelle chacun se débattait dans son petit espace clos. J’avais le dos plaqué contre la terre chaude, les yeux au ciel, et je me disais que nos rêves étaient comme un train qui entre en gare, un train qu’on aperçoit de loin dans une lumière poussiéreuse éblouissante, qui devient plus concret en s’approchant, qui défile devant nous avec lenteur et que nous regardons longtemps sans savoir s’il va s’arrêter vraiment et si nous allons pouvoir monter dedans.

Est-ce cette colombe à la queue rognée qui porte ainsi malheur à notre jeune ami ? Incapable de voler, mais parfaitement docile, le frêle oiseau, symbole de paix pourtant, ne quitte plus l’épaule de son nouveau maître. Avec lui, comme lui, elle assiste impuissante aux événements qui tournent mal sous ce soleil de plomb. Le couple parental, déjà mis à rude épreuve par les soucis de la ferme (l’argent, déjà, l’argent, toujours), se délite d’une façon imprévue, par le biais d’une intruse aux colliers de coquillages aussi bruyants que son bavardage incessant. Le nouveau projet mis en place pour sauver le peu qu’il y a à sauver (l’argent, encore), cette poussinière bien improbable au milieu de ces champs cultivés comme jadis, se transforme en charnier dans cet été de canicule, quelles que soient les actions des hommes pour sauver les maigres poulettes survivantes. Même le vieux cheval, Bagatelle, qui porte si mal son nom, semble renoncer à la vie et bien qu’aveugle, fuit comme pour mieux se laisser mourir, en solitaire.

Les yeux fermés, je me suis senti aspiré par le néant, lentement inutile à moi-même, gagné morceau après morceau par la torpeur. Le ciel jaune, les champs jaunes, la voiture fendant l’air jaune sur la route jaune ont perdu toute réalité. Les matins d’hiver quand le froid durcit la terre et serre les choses les unes contre les autres, le grand dos courbé de papa qui traverse la cour pour chaque jour livrer bataille, maman qui semble se disloquer quand elle essaie de courir, les lucarnes de l’écurie remplies de toiles d’araignées poussiéreuses ne laissant filtrer strictement aucune lumière, Shérif résigné à tout sauf à avoir peur de tout, les portes de chez nous toujours closes comme si chaque chambre contenait des trésors inestimables et que nous passions notre temps à ouvrir, Léa consciente de sa beauté et qui, pour cette raison, consacre ses journées à attendre des événements inattendus et éblouissants, le printemps quand souffle la bise et que tout devient très froid et très coloré en même temps, les mains fraîches, comme indifférentes, de Mado lorsqu’elle me touche, mon grand-père Annibal vivant encombré par son passé sans savoir où se mettre, Rudy qui est mon ami parce qu’il a une capacité suffisante d’oubli pour ne jamais se poser de questions fondamentales et embarrasser ceux qu’il côtoie, Bagatelle qui a décidé de se transformer en ombre enroulée au milieu des prés : tout était inscrit dans mes nerfs. La conscience pâteuse, à moitié assoupi dans le siège défoncé de notre voiture, j’avais le sentiment accablant de devoir en permanence me trimballer avec l’intégralité de la réalité de ma vie… une réalité qui sans doute ne disparaîtrait qu’avec ma mort.

Hormis son volatile sur l’épaule, Gus est seul, comme abandonné par tous ceux qui renoncent autour de lui. La compagnie d’un cousin, plus âgé mais resté enfant, d’une amie, aussi myope que sauvage, ou celle de ses BD et autres dessins, ne suffiront pas à lui faire oublier ceux qui ne le voient plus. Et pourtant, Gus ne pleure jamais. Pas encore adulte, pas tout à fait en âge de comprendre, le malheur ne l’empêche pas de grandir. Récit initiatique, tout en émois et en émotions, le roman de Roland Buti est bien plus que le livre de la fin d’une enfance. Avec l’orage qui finira bien par arriver, c’est toute une époque qui sera emportée dans ces eaux sales, celle des paysans qui n’ont pas pu se réinventer face à un nouveau monde, celle des animaux qui vivent puis qui meurent, celle des adultes qui ont d’autres rêves, celle des enfants qui ne le resteront pas. Ni misérabiliste, ni larmoyant, Le Milieu de l’horizon vise, et atteint, la justesse de ton.

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Par Amandine Glévarec

Logo de l'éditeur, Le Milieu de l'horizon, Zoé, 2013, 192 p.
ISBN 9782881828942978-2-881828-94-2

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