« Même en terre » de Thomas Sandoz

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La terre recèle des secrets, des soupirs, des larmes. C’est dans nos cimetières qu’on enfouit le plus de peines et, souvent, on finit par les délaisser. Même si ce sont des enfants, dans leur carré rien que pour eux, on dépose quelques fleurs, elles se font de plus en plus rares, on oublie de les arroser, l’hiver vient, la vie continue et, finalement, il n’y a plus qu’une tombe triste, esseulée. Parfois, un gardien de cimetière se laisse toucher par ces petites âmes abandonnées et, alors, il les prend sous son aile. À sa manière.

Ils s’arrêtent face à un rectangle en friche. La femme éclate en sanglots, se plie devant le jalon dressé comme une croix amputée. Son compagnon la retient, l’enlace et chuchote dans son cou des mots qui ne la calment guère. Ils restent immobiles un moment, les yeux fixés sur la terre qui ne porte que des grappes involontaires de pissenlits.

C’est le propos – lugubre ? – de Même en terre. Découpé en courts chapitres portant des noms de fleurs, on passe ainsi d’un enfant à l’autre, d’une tombe délaissée à une histoire triste. De Primevère à Chrysanthème, on découvre ces petites tranches de vie en compagnie de ce gardien de cimetière mystérieux, attentionné… Peut-être trop… Mais l’enfance a laissé des cicatrices, des escarres qu’on doit panser comme on peut, des crimes que seule la tendresse peut adoucir. Il y a des échos que chacun de ces destins mutilés amplifie.

Il aimait se faufiler dans l’entrelacs des clapiers qui s’étendaient sous la grange attenante à l’habitation principale. Il venait plusieurs fois par jour nourrir ses lapins et les caresser comme des peluches. Deux mois après son arrivée, le grand-père avait décrété que ce sentimentalisme devait prendre fin et l’avait forcé à participer à une tuerie. Il revoit le tisonnier, à la fois fin et résistant, frapper la nuque de son animal favori reconnaissable à ses taches beige clair sur sa fourrure épaisse.

On circule entre des histoires (trop) courtes, on s’invente des morceaux de vie, on sinue entre les tombes et les fleurs. Il y a de la folle tendresse ou de la tendre folie chez cet homme qui prend soin des sépultures, offre des peluches à ses petits protégés, entretient leur dernière demeure, leur édifie une espèce de famille et – sans pour autant révéler la clé de voûte du récit – c’est peut-être de foyer qu’il s’agit.

La météo prédit l’épilogue du climat tempéré. Pour les vignerons, le temps compte triple. Il le sait pour avoir passé cinq ans dans un domaine en sursis. Une entreprise familiale soumise à Dieu comme aux caprices du patriarche. L’hebdomadaire paysan et les revues bibliques étaient les seuls imprimés autorisés dans la ferme massive qui, collée au flanc de la montagne, surplombait le lac. Il fallait se lever tôt pour travailler à la cave, nettoyer les allées, déplacer les cageots, contrôler les bulletins de livraison.

L’écriture de Thomas Sandoz confère à l’histoire sa cohérence, sa densité. Léger et épuré, son ton fait, du granit de ces mausolées, des évocations aériennes. Loin de la noirceur que l’on pourrait supposer, il sait donner à cette gravité une présence touchante. Il y a un peu de soleil par-ci, par-là, qui auréole les tristes allées. Et on accompagne d’autant plus volontiers cet homme dans son travail, dans son souci permanent, dans son éloignement de ses semblables, dans une « perte » qui, finalement, se révélera beaucoup plus nuancée que ce qu’on l’on pourrait prétendre. Un récit riche, poétique, incontournable. Des mots comme des brumes qui soulèvent nos émotions et bousculent nos craintes.

Un collier de semaines d’un bonheur absolu, de rires et de jeux continus pour mystifier l’échéance.

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