« Le Même ciel » de Ludivine Ribeiro

Ludivine Ribeiro, Le Même ciel

Magie de la lecture qui nous emmène sous d’autres cieux, c’est par un jour de neige que j’ai commencé Le Même ciel. Et me voilà en plein cagnard, l’été brûlant comme nous en avons tous en mémoire, les bruits assourdis, le flip-flop de la piscine, l’océan pas très loin qui inlassablement s’agite et brasse nos souvenirs et envies, les cocktails et fêtes doucement dépravés qui semblent ne jamais avoir à prendre fin. L’heure bleue interminable qui offre l’heure sombre, les heures sombres. Car sous les peaux qui se dévoilent, la lascivité des corps qui s’abandonnent à la canicule — le temps des chiens — nul ne peut échapper à ce qu’il est, à ce qu’il est devenu, à ce qu’il a subi, aux années qui passent, chagrins et autres regrets. Peut-on survivre à tout, peut-on accepter ce que l’on perd, ce que l’on nous vole, la fuite de l’insouciance et des désirs inassouvis.

D’où remontent ces choses qu’on croyait oubliées, comme ça, sans prévenir ? Elle s’en étonne alors que lui reviennent les paroles d’une chanson : “ On laisse sa place et c’est normal, chacun son tour d’aller au bal. “
Tessa veut rester au bal toute sa vie. C’est un problème. Comment font les autres ? Où trouvent-ils le courage d’avancer vers la fin de plus en plus proche, armés du seul souvenir de leur splendeur, des étés amoureux dans des chambres ouvertes sur l’océan, de l’absolu rayonnement de cette jeunesse qui semblait invincible, inépuisable, mais qui lentement les abandonne ?

Ludivine Ribeiro nous offre dans ce premier roman de bien belles pages. Dans un style épuré, romantique quasi nostalgique, elle nous conte l’histoire de la femme qui se sent vieillissante, qui essaye de s’accrocher au parfum des nuits passées, et de sa fille, qui entre en adolescence sans comprendre que la douleur est aussi le deuil de l’enfance, oublieuse car attentive à ce qui l’attend. Palpitations du cœur des femmes qui ne peuvent que résonner dans celui de la lectrice. Ces personnages féminins sont habilement habités par une écrivain qui, c’est certain, a pris le temps de la réflexion et du choix des mots justes.

Le nénuphar Blanc de la Lune ne s’ouvre qu’une fois, à la lune noire, puis se referme à jamais. Le temps d’une nuit, il se prend pour la lune.
A mi-chemin entre la fleur aquatique et la plante carnivore, il offre au ciel son cœur hérissé d’aigrettes collantes sur lesquelles viennent mourir les moucherons. Les indigènes l’apellent Baï Luna. Ou Moon-Moon. Les noms changent souvent d’un village à l’autre.
Baï Luna a une odeur d’amande, et ça, c’est le plus difficile à traduire en couleur. Surtout si on veut que cette couleur exprime aussi le voyage, l’attente, le rêve, les nuits moites dans la Jeep nimbée de poussière rousse, les hurlements assourdis d’animaux inconnus, ou d’humains peut-être, et à l’instant de la découverte de la fleur, sous le ciel sombre et luisant comme une cape de Zorro, cette femme penchée sur l’eau tépide du Brahmapoutre, sa main ouverte devant la large paume du nénuphar, puis comme par magie — hallucination ? téléportation ? — cette même femme ouverte dans son lit, Hôtel Mandovi, la moustiquaire en pluie autour d’eux… Mais c’est une autre histoire, s’interrompt Lupo en avalant une gorgée de Corona tiède.

Pour ma part, la magie n’avait pas besoin de plus, et j’aurais carrément élagué en supprimant la voix de la plupart des autres protagonistes (en particulier et en priorité : le chien), conservant tout de même un homme — Lupo — drôle d’homme au drôle de nom, qui s’entête à peindre de jolies fleurs et à en cueillir d’autres, tout juste pubères. Personnage trouble s’il en est, l’histoire nous expliquera en partie pourquoi. Et s’il s’agit bien d’un roman d’atmosphère, diffus, et qui ne donne pas la totalité des clefs, car après tout le nœud de l’histoire tient dans la disparition de la jolie blonde, qu’importe. Ludivine Ribeiro possède clairement son petit truc à elle, une patte que je verrais bien nous écrire un délicat mais puissant petit roman plus resserré, moins dilué dans une polyphonie un peu vaine, un peu artificielle. Malgré ses défauts, Le Même ciel offre sa vision d’un bien étrange été, à lire avec le même pincement au cœur que nous aurions à écouter ce vieux tube de Bashung.

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Par Amandine Glévarec

Logo de l'éditeur, Le Même ciel, JC Lattès, 2016, 295 p.
ISBN 9782709649209978-2-709649-20-9

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