« Elle portait un manteau rouge » de Pierre Crevoisier

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Faute avouée à moitié pardonnée, je vais donc commencer par là. Oui, j’ai eu du mal à entrer dans ce roman. La littérature est aussi une question de rythme, et habituée que je suis aux phrases lapidaires qui nous taclent en deux-deux, j’avais un peu perdu le goût des mélopées plus lentes. Prendre le temps de mettre en place un décor, une intrigue, de lire une description jusqu’au bout, sans soupirer d’impatience…

Il y a pourtant quelque chose d’intéressant dans le décalage entre le ton utilisé et le pressentiment qu’il va se passer quelque chose de fulgurant, de terrible.

À l’instant de l’impact, mon véhicule se présente à la perpendiculaire de l’angle que fait le pare-brise et le toit. Cette position est celle qui laissera le moins de probabilités de recueillir toute trace de corps identifiable après l’écrasement. La calandre proéminente du semi-remorque est le premier élément à briser comme une coquille la partie supérieure de la voiture. Une vive pression s’impose immédiatement sur ce que je perçois encore comme mes jambes, puis vient l’éclair d’une douleur fulgurante à travers tout mon corps. Le métal se déchiquette instantanément et pénètre les chairs, écrase les os, éclate chaque organe avec une puissance inouïe.

Alternance des chapitres, des points de vue, des personnages et des histoires. L’auteur tisse sa toile et nous pousse au pourquoi. Finalement, quel sera le protagoniste principal aux pas de qui s’attacher ? Le flou, toujours. La violence, aussi.

La porte s’ouvre avec fracas et, en dépit du soleil, là-bas, de l’autre côté, malgré les fenêtres largement ouvertes sur un été de chaleur pesante, le soir prend des airs de nuit. Son père est entré. L’obscurité s’engouffre dans la maison. Avec lui entrent les odeurs, de lourds parfums féminins, l’aigreur de la sueur et son haleine d’alcool. La porte claque derrière lui. De sa cachette, elle ne distingue que les jambes et leur ballet.

De chapitre en chapitre, le mystère s’épaissit. Quel rapport entre une petite fille victime de la violence de son père et le frère d’un suicidé qui tente de comprendre ce qui s’est passé ? Quand enfin apparaît le manteau rouge, dont le titre fait mention, le lecteur ne sait déjà plus à quel saint se vouer.

Je suis revenu sur ce quai. Hier matin. Il était 8 heures. Elle n’a pas réapparu. J’ai observé des milliers de visages pendulaires, ces visages portant leur nuit, leur vie, leurs rêves éteints, mis en veilleuse, placés en couveuse pour des temps meilleurs. Je n’ai pas vu de manteau rouge.
Qui sait si je devrai patienter ainsi une vie entière ? Le ferai-je ou me lasserai-je au bout de mille ans, évoquant encore le souvenir lointain d’une étoffe vermillon sur un quai de gare ?

Les thèmes porteurs sont nombreux, l’enfance, la résilience, la transmission du mal, l’amour bien sûr, et bien qu’il ne s’agisse pas de mes sujets préférés, j’ai fini par me laisser entraîner dans l’histoire, en particulier grâce à un rythme très étudié, à l’alternance réussie et aboutie. Petit bémol peut-être sur les dialogues – art difficile s’il en est ! – qui à mon sens ne sonnent pas. Mais là, comme ailleurs, tout est question d’oreille, et la mienne – ça se confirme – n’a pas de cœur.

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Par Amandine Glévarec

, Elle portait un manteau rouge, 2013, 178 p.
ISBN 9782924157084978-2-924157-08-4

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