« Manifeste incertain » de Frédéric Pajak

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Parler du Manifeste incertain, la tâche est délicate. Découpé en trois volumes illustrés, il ne s’agit ni d’une bande dessinée ni d’un véritable essai – malgré le prix Médicis que son troisième tome a obtenu dans cette catégorie. Pajak y suit Walter Benjamin, sans pour autant faire de ses ouvrages une bibliographie. Il faudra plutôt considérer Benjamin comme un fil rouge dans une trame où les détours sont nombreux, où le cheminement est celui d’une pensée, fait d’allers et de retours permanents entre aujourd’hui et jadis, entre ici et là-bas.

La destruction de Paris n’est pas un résultat : c’est une activité. Paris n’a pas été détruit puisqu’il se détruit sans cesse. Et ce qui est détruit est aussitôt reconstruit, et ce qui est reconstruit sera détruit tôt ou tard. Bien sûr, la destruction épargne des monuments et des immeubles classés au patrimoine historique. Cependant, la ville est grignotée, et toujours pour le pire. Mais alors, et c’est troublant, ce pire devient fragile, et périssable. Il suffit pour s’en convaincre d’examiner l’usure précoce de l’architecture nouvelle, sur ses murs et jusque dans ses fondations.

C’est là une des grandes forces du Manifeste, qui demeure peut-être incertain dans son ancrage, dans le paysage à explorer, mais dont le propos, quant à lui, ne l’est pas. Le jadis prend ses racines dans la seconde guerre, entre Paris, Berlin et l’Espagne, avec Walter Benjamin comme figure de proue. Et le cheminement de notre lecture croisera d’autres figures, Fargue, Hohl, Hopper ou Breton, pour ne citer que quelques grands noms présents dans le dernier tome. La réflexion, pour sa part, explore ce monde nouveau qui s’ouvre avec la guerre – ou l’ancien, qui meurt avec lui.

Les images, les captures d’écran, les photographies numériques retouchées, la surinformation, la désinformation, la déformation se sont emparées du temps.

Vision sans concession, noire et sombre, dont les crayonnés ne sont sans doute pas assez crépusculaires, dont les niveaux de gris devraient être des niveaux de suie, Pajak nous emmène comme dans une circonvolution, un dédale, un tourbillon. Et une mise en abîme, car les dessins qui ornent chaque page donnent une perspective autre, jettent une lueur ou aspirent le texte et le lecteur dans une autre compréhension, dans un autre message dans un rapport sans cesse renouvelé entre notre lecture du passé et celui-ci. Que l’on lise ces pages consacrées aux Parisiens, chacune ornée du dessin d’une tête de chien, pour s’en mieux rendre compte.

Nous sommes donc, entre autres, des Gaulois, des Celtes, des Romains, des Vandales, des Huns, des Germains, des Normands, des Hongrois, des Arabes. Dans les années soixante, nous chantions avec France Gall :
Qui a eu cette idée folle
Un jour d’inventer l’école ?
C’est ce sacré Charlemagne
Sacré Charlemagne…

Sauf qu’il s’appelait Karl Magnus, et qu’il était germain.

Les textes, pour leur part, suivent les pas, les réflexions et les doutes d’une génération prise dans le remous de la guerre. La bibliographie présente en fin de volume permet de mieux se rendre compte des sources où Pajak a puisé, sans plagier, pour nous éblouir et nous faire refermer, songeurs, emplis d’une interrogation renouvelée, chacun de ces volumes.

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Par Bertrand Schmid

Logo de l'éditeur, Manifeste incertain, Noir sur Blanc, 2014, 224 p.
ISBN 9782882503534978-2-882503-53-4

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